La division : le cancer séculaire d’Haïti

Statue de Jean-Jacques Dessalines au Champ-de-Mars, à Port-au-Prince

Ce 20 septembre 2021, marque le 263ième anniversaire de naissance de Jean-Jacques Dessalines. Celui qui a repris le flambeau de la lutte pour la Liberté et la Dignité de l’Être humain, comme général en chef de l’Armée indigène après la capture et la déportation du génie Toussaint Louverture par les Français. Cette date est pourtant inconnue de la grande majorité des Haïtiens puisque celle de sa mort a toujours été mise en avant, jamais le jour de sa venue au monde.

En parcourant, en ce jour, quelques textes anciens relatant les hauts-faits, la clairvoyance et la vision du grand Général, je me suis posé quelques questions. Il y en a une qui n'a cessé de revenir : Comment sommes-nous arrivés aussi bas après avoir connu le sommet de la Gloire et de la Dignité, passant du Grand Jean-Jacques Dessalines aux « dirigeants » de ces derniers temps? Je me suis évertué à répondre à cette interrogation pendant un bon moment. Je suis arrivé à la conclusion qu’il n’y a pas une seule cause, une raison unique, mais qu’il y en a une qui a la primauté.

Pour comprendre la situation de l’Haïti de nos jours, il faut remonter le temps, il faut revenir très loin en arrière, soit à la guerre de l’indépendance, cette guerre patriotique menée pour les droits inaliénables et imprescriptibles de la personne humaine. Ce n’était pas, du point de vue de nos ancêtres comme elle l’était pour les Napoléoniens, une guerre ethnique ou raciale. Haïti a été pendant longtemps le diadème de la couronne royale française, la plus prospère des colonies européennes. Les évènements du mois d’Août 1791 ont fait vaciller l’autorité coloniale française sur le territoire, les esclaves réclamant armes à la main leur Liberté. Ils ont fini par l’obtenir en 1793. Les convulsions sur l’île n’ont pas cessé en dépit de ce gain majeur. En 1802, Napoléon a décidé de rétablir l’esclavage dans la colonie, les anciens esclaves, sous la conduite de Toussaint Louverture refusent de retourner dans les chaînes. Toussaint Louverture est arrêté et déporté en France. Jean-Jacques Dessalines a pris la succession. Avec ses généraux, ses officiers et ses soldats déterminés à vaincre la tyrannie, il a battu à plate couture les Armées de Napoléon envoyées pour rétablir l’esclavage. L’indépendance est proclamée officiellement le 1er janvier 1804, réalisant la stupéfaction du siècle.

Dessalines, devenu Chef d’État de la jeune Nation est assassinée par un quarteron de généraux et d’officiers mus par leurs intérêts personnels et la volonté d’investir le sommet du pouvoir. Il faut voir là les prémices des problèmes de ce pays. Il s’ensuivit la division du pays en deux entités distinctes : Alexandre Pétion au Sud et Henry Christophe dans le Nord. Cet assassinat et cette incapacité à s’entendre pour des gens qui ont pourtant participé ensemble au magnicide de l’Empereur, ont créé le terrain propice à la pagaille généralisée et à la guerre civile.

Il faut attendre la présidence de Jean-Pierre Boyer pour voir apparaître une petite période de paix entre Haïtiens. Néanmoins, le même Boyer a accepté de payer une rançon à la France en 1825 en échange de la reconnaissance de l’indépendance. Cette rançon, une somme pharaonique qui représente aujourd’hui, selon l'économiste français Thomas Piketty environ 30 000 000 000 d’euros*, trop lourde pour la jeune Nation, a plongé durablement le pays dans l’endettement et les masses dans la misère. En outre, elle permet pour la première fois de notre histoire à une puissance étrangère de mettre son nez dans nos affaires. Nous avions dès lors, perdu une partie de notre indépendance acquise par le glaive et la baïonnette.  

La situation ne s’est pas améliorée pendant tout le 19ième et le 20ième siècle. Les guerres civiles continuent. L’endettement aussi. Les luttes pour le pouvoir également. La gabegie administrative et financière est bien présente. On prend le pouvoir quasi-exclusivement par des coups-d’état. Entre 1915 et 1934, les États-Unis ont occupé le pays, cela n’a pas changé grand-chose en dépit d’une certaine stabilité politique. A contrario, les États-Unis nous ont spolié (dès 1914), en accaparant le stock d’or de la banque nationale. Le seul résultat de cette occupation et qui a été l’un de leurs objectifs : entamer l’orgueil de ce petit peuple nègre arrogant des Caraïbes qui a osé défier les avalanches de la plus grande Armée du monde, celle de Napoléon.

Malgré le retrait américain en 1934, le pays reste soumis à une forme de tutelle de Washington. En effet, ils mettent au pouvoir leurs protégés, ont un droit de regard sur les décisions internes d’Haïti, soutiennent des dictateurs et des gouvernants autoritaires et corrompus comme François et Jean-Claude Duvalier. Ils « démettent » ou participent à la déchéance du pouvoir ceux qui veulent un changement réel dans le pays et qui ne se mettent pas à genoux devant eux.

Malgré l’importance de la participation étrangère dans la fabrique de cette épouvantable Haïti qui est devant nous à l'heure actuelle, la raquette dont le pays a été l’objet par la France et d’autres puissances, le rôle des Américains dans l’appui à des dictateurs et à l’instabilité politique, notre responsabilité en tant qu’Haïtien demeure immense. Elle trouve sa source dans la division, celle qui a commencé dès le 17 octobre 1806 et qui se poursuit avec une élite qui se coupe de la masse, « qui ne pense plus pays, mais qui pense « communauté de classe ». Elle est aussi dans la division entre mulâtres et haïtiens venus d’outre-océans et la masse nègre. Elle est dans la division entre la ville et la campagne et la marginalisation du paysan. Elle est dans la division entre ceux qui parlent français et la majorité qui parle créole, considérée comme analphabète, inculte, non civilisée. Elle est dans les luttes intestines pour le pouvoir entre des potentiels dirigeants qui sont souvent dénués de vision patriotique, de hauteur de vue, de carrure pour diriger le pays. Elle est dans les coups-d’état incessants qui sont autant de régressions pour nous. Elle est dans cette manie d’exclure systématiquement des personnes venant des entrailles de la masse, des sans noms, qui, à force de sacrifices, parviennent à se former qui, de par leur vécu, leur origine, sont à même de comprendre la situation des classes populaires et paysannes.

Cette division est aujourd’hui la cause majeure de nos malheurs, des calamités qui nous accablent. Plein de pays sont là pour nous rappeler la nécessité de nous unir pour adresser ensemble les problèmes, de mettre de côtés nos ambitions personnelles et nos dissensions pour dire ya basta !, ce peuple ne peut plus souffrir. Quoique n’étant pas adepte du président rwandais et de ses pratiques, je me demande souvent ce qui a pu permettre de changer la face du Rwanda, pays rongé par une guerre civile et un génocide. En moins de 20 ans, ce pays d’Afrique a pu renaître de ses cendres et compte aujourd’hui parmi les États les plus stables d’Afrique. Je me rends compte que les Rwandais se sont réconciliés après les épisodes douloureux de 1994. Il faut peut-être qu’on jette un coup-d’œil sur la trajectoire de la Corée du Sud, de la République Dominicaine ou encore du Costa-Rica ! Et je me rends également compte que ce dont nous avons besoin pour sortir de ce marasme, pour retirer cette honteuse étiquette de « pays le plus pauvre de l’Amérique » qui nous colle à la peau depuis plusieurs décennies, pour redonner à notre peuple la fierté perdue, pour éviter que notre Nation se vide de ses plus vaillants citoyens en quête d’une vie meilleure ailleurs où ils ne reçoivent, très souvent, que crachats et humiliations, pour empêcher tout simplement que notre pays se meurt, il faut mettre fin à la division, il faut revenir à cet esprit qui a présidé à la naissance de notre État. Il faut tout simplement mettre fin à la division pour reconstruire, « la plus glorieuse République du Nouveau-Monde », pour reprendre les mots de Joseph Anténor Firmin. Il faut tout simplement retrouver le chemin de l’Unité.

* Cette somme a été réévaluée par des économistes et des historiens travaillant pour le compte du New York Times

 

Louinel Estimable


 

 

 

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