Mise en garde de Démesvar Délorme en 1873 contre ceux qui appelaient à livrer le pays aux Américains


Ce texte est un extrait du livre Réflexions diverses sur Haïti de Jean Demesvar Délorme. Homme d'État et écrivain haïtien, il est notamment l'auteur des Théoriciens au pouvoir.

Mais si, ne nous en tenant pas à atteindre la moitié seulement de la prospérité qu'a produite notre terre en d'autre temps, nous remplissons la tâche jusqu'au bout et arrivons au chiffre même de cette ancienne fortune, nous ne seront plus seulement en état de nous défendre ; nous deviendrons, bien gouvernés, une nation respectée de tous, vivant sans alarme et estimée.

Certaines gens ont l'audace de vous dire : « si les Américains ont le pays, votre condition ne sera pas changée ; vous serez citoyens comme vous l'êtes maintenant ». Tenez loin de vous ceux qui tiennent ce langage ; ce sont des ennemis, des ennemis déguisés, les plus dangereux de tous les ennemis. 

     

Si jamais, Haïtiens, vous perdez votre nationalité, ce dont dieu vous garde ! Vous n'aurez pas chez vous le droit de parler en hommes. Vous serez réduits à baisser la tête devant l'étranger. Et comme, au souvenir de votre histoire, on sera toujours dans la crainte d'un soulèvement de votre part, vous serez maintenus dans une sujétion tout aussi dure que l'esclavage.


Vous n'aurez aucune participation aux affaires publiques. Vous ne pourrez exercer que les professions les plus humbles, les moins productives. On vous méprisera, on vous maltraitera, comme on méprise et maltraite les hommes de notre race aux États-Unis. Vos enfants seront les bouffons ou les souffre-douleur des enfants des autres, en attendant qu'ils deviennent leurs valets ; il y aura pour eux des écoles à part. Il y aura pour vous des places à part dans les lieux publics et dans les églises. Vos femmes seront insultées ; on les considérera comme les filles de rues. Les plus fiers d'entre vous, les plus respectables des Haïtiens, les plus méritants, seront obligés de s'incliner devant les maîtres de leur pays, ou seront traités comme les derniers des misérables. Il ne manquera que le nom de la chose au servage humiliant où l'on vous aura réduits.


Ne souffrez pas qu'on dise que je charge le tableau, que je l'assombris. Il n'y a pas un mot d'exagérer dans ce que je viens de dire ; tout à l'heure je vous le prouverai. Je sais bien ce dont je parle.


J'ai voyagé dans l'Amérique du Nord, où depuis longtemps l'esclavage de fait n'existe pas. J'ai vu ce que c'est que le sort des noirs et des hommes de couleur, de quelque nuance qu'ils soient, dans ce pays-là. J'ai assisté à New York, en 1858, à une scène qui m'a si fortement impressionné qu'elle est restée, jusque dans ses moindres détails, photographiée dans ma mémoire.


J'allai m'embarquer sur un de ces bateaux poste qui font le service entre New York et Boston par Fall River, je crois, ou Provincetown. Au moment de monter à bord, je vis, au milieu d'un groupe nombreux, un homme d'aspect équivoque s'arrêter derrière un autre homme, tout contre lui. Celui-ci se retourna aussitôt (c'était un homme de couleur, assez blanc de peau) et demanda au premier ce qu'il avait à faire dans sa poche. Ce premier était un pickpocket qui, en s'arrêtant derrière l'homme de couleur, avait introduit sa main dans la poche de son patelot pour y exercer son industrie. Loin de se sauver au plus tôt dans la foule, comme il aurait fait dans tout autre pays, le filou se rapprocha du mulâtre, l'apostropha vivement et finalement lui appliqua sur la joue un rude soufflet. Cette voie de fait attira la foule, et comme on demandait de quoi il s'agissait, le pick pocket répondant en ricanant : « c'est moi qui viens de châtier ce nègre, qui a osé me suspecter ». Et chacun de rire à son tour et de narguer celui qui venait d'être outragé de cette façon pour avoir simplement empêché un voleur de fouiller dans sa poche. Cet homme de couleur avait bonne mine ; il était bien mis, et paraissait un homme bien élevé. Il se tut, se retourna, baissa la tête et s'éloigna.


Quelle bassesse ! M'écriai-je instinctivement ; et je pensai aussitôt aux hommes de mon pays, dont le dernier, le plus humble, n'aurait jamais supporté cette injure de la part même du premier magistrat des États-Unis. Un autre, qui avait comme moi assisté à la scène et qui avait compris mon indignation, s'approcha de moi et me dit tout bas que si le malheureux insulté avait fait mine de se défendre, la foule toute entière se serait jetée sur lui et l'aurait assommé.


Je ne dormis pas de la nuit dans le bateau, obsédé par l'image du spectacle odieux que je venais d'avoir.


Voilà, Haïtiens, le sort qui vous est réservé, si jamais vous cessez d'être les maîtres chez vous !


Et la preuve que rien n'est changé à cet égard depuis la guerre de sécession soi-disant faite pour la cause des noirs, c'est que le président des États-Unis, dans son message au Congrès, vient de dire, le 4 du mois de mars de cette année : « quoique le résultat de la guerre civile ait été l'émancipation des esclaves, les hommes d'origine africaine ne possèdent pas encore les droits de citoyens, cette injustice doit être réparée », ce qui atteste que les hommes de race noire sont et seront toujours traités en ilotes aux États-Unis, en dépit même des lois, qu'ils ne contribuent d'ailleurs, ni à faire ni à appliquer.

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1 Commentaires

  1. Merci de diffuser cette information. C'est indispensable que tous Les haitiens deviennent conscients !!!

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