mercredi 21 janvier 2026
Discours « Beyond Vietnam: A Time to Break Silence » de Martin Luther King Jr., prononcé le 4 avril 1967 à l'église Riverside de New York.
Au-delà du Vietnam : l’heure de briser le silence
Monsieur le Président, mesdames et messieurs :
Je n’ai pas besoin de m’attarder pour dire à quel point je suis ravi d’être ici ce soir, et combien je suis heureux de vous voir exprimer votre préoccupation pour les questions qui seront discutées ce soir en venant en si grand nombre. Je tiens aussi à dire que je considère comme un grand honneur de partager cette tribune avec le Dr Bennett, le Dr Commager et le rabbin Heschel, ainsi qu’avec certains des dirigeants et personnalités distingués de notre nation. Et bien sûr, il est toujours bon de revenir à l’église Riverside. Au cours des huit dernières années, j’ai eu le privilège de prêcher ici presque chaque année, et c’est toujours une expérience riche et gratifiante de venir dans cette grande église et à cette grande chaire.
Je viens ce soir dans cette magnifique maison de culte parce que ma conscience ne me laisse pas d’autre choix. Je me joins à vous dans cette réunion parce que je suis profondément d’accord avec les objectifs et le travail de l’organisation qui nous a réunis : le Clergy and Laymen Concerned About Vietnam. Les récentes déclarations de votre comité exécutif sont les sentiments de mon propre cœur, et je me suis retrouvé pleinement en accord lorsque j’ai lu ses premières lignes : « Un moment arrive où le silence devient trahison. » Et ce moment est arrivé pour nous en ce qui concerne le Vietnam.
La vérité de ces mots ne fait aucun doute, mais la mission à laquelle ils nous appellent est des plus difficiles. Même pressés par les exigences de la vérité intérieure, les hommes n’assument pas facilement la tâche de s’opposer à la politique de leur gouvernement, surtout en temps de guerre. L’esprit humain ne se meut pas non plus sans grande difficulté contre toute l’apathie de la pensée conformiste qui est en soi et dans le monde environnant. De plus, lorsque les enjeux semblent aussi perplexes qu’ils le sont souvent dans ce terrible conflit, nous sommes toujours au bord d’être hypnotisés par l’incertitude ; mais nous devons avancer.
Et certains d’entre nous qui ont déjà commencé à briser le silence de la nuit ont découvert que l’appel à parler est souvent une vocation d’agonie, mais nous devons parler. Nous devons parler avec toute l’humilité qui convient à notre vision limitée, mais nous devons parler. Et nous devons aussi nous réjouir, car c’est sans doute la première fois dans l’histoire de notre nation qu’un nombre significatif de ses dirigeants religieux ont choisi de s’élever au-delà de la prophétie d’un patriotisme lisse vers les hauteurs d’une ferme dissidence fondée sur les mandats de la conscience et la lecture de l’histoire. Peut-être qu’un nouvel esprit se lève parmi nous. S’il en est ainsi, traçons ses mouvements et prions pour que notre propre être intérieur soit sensible à sa guidance, car nous avons profondément besoin d’une nouvelle voie au-delà des ténèbres qui semblent si proches autour de nous.
Au cours des deux dernières années, alors que j’ai commencé à briser la trahison de mes propres silences et à parler depuis les brûlures de mon propre cœur, alors que j’ai appelé à des départs radicaux de la destruction du Vietnam, beaucoup de personnes m’ont interrogé sur la sagesse de ma voie. Au cœur de leurs préoccupations, cette question a souvent surgi, forte et bruyante : « Pourquoi parlez-vous de la guerre, Dr King ? » « Pourquoi rejoignez-vous les voix de la dissidence ? » « La paix et les droits civiques ne se mélangent pas », disent-ils. « N’êtes-vous pas en train de nuire à la cause de votre peuple ? », demandent-ils ?
Et quand je les entends, bien que je comprenne souvent la source de leur préoccupation, je suis néanmoins profondément attristé, car de telles questions signifient que les interrogateurs ne m’ont vraiment pas connu, ni mon engagement ni ma vocation. En effet, leurs questions suggèrent qu’ils ne connaissent pas le monde dans lequel ils vivent.
À la lumière d’un tel malentendu tragique, je juge d’une importance capitale d’essayer d’expliquer clairement, et j’espère de façon concise, pourquoi je crois que le chemin depuis l’église baptiste de Dexter Avenue – l’église de Montgomery, en Alabama, où j’ai commencé mon pastorat – mène clairement jusqu’à ce sanctuaire ce soir.
Je viens à cette tribune ce soir pour adresser une supplique passionnée à ma nation bien-aimée. Ce discours n’est pas adressé à Hanoï ni au Front national de libération. Il n’est pas adressé à la Chine ni à la Russie. Ce n’est pas non plus une tentative d’ignorer l’ambiguïté de la situation globale ni le besoin d’une solution collective à la tragédie du Vietnam. Ce n’est pas non plus une tentative de faire des Nord-Vietnamiens ou du Front national de libération des parangons de vertu, ni d’ignorer le rôle qu’ils doivent jouer dans la résolution réussie du problème.
Bien qu’ils puissent avoir des raisons justifiables de se méfier de la bonne foi des États-Unis, la vie et l’histoire témoignent éloquemment du fait que les conflits ne sont jamais résolus sans un échange confiant des deux côtés. Ce soir, cependant, je souhaite m’adresser non pas à Hanoï et au Front national de libération, mais plutôt à mes compatriotes américains.
Puisque je suis prédicateur de vocation, je suppose qu’il n’est pas surprenant que j’aie sept raisons majeures de placer le Vietnam dans le champ de ma vision morale.
Il y a d’abord un lien très évident et presque facile entre la guerre au Vietnam et la lutte que moi et d’autres menons en Amérique. Il y a quelques années, il y eut un moment lumineux dans cette lutte. Il semblait y avoir une réelle promesse d’espoir pour les pauvres – noirs et blancs – à travers le programme de lutte contre la pauvreté. Il y avait des expériences, des espoirs, de nouveaux débuts. Puis vint l’escalade au Vietnam, et j’ai vu ce programme brisé et éviscéré comme s’il n’était qu’un jouet politique futile d’une société devenue folle de guerre, et je savais que l’Amérique n’investirait jamais les fonds ni les énergies nécessaires à la réhabilitation de ses pauvres tant que des aventures comme le Vietnam continueraient à aspirer hommes, compétences et argent comme un tube d’aspiration destructeur et démoniaque.
Je fus donc de plus en plus contraint de voir la guerre comme un ennemi des pauvres et de l’attaquer en tant que telle.
Peut-être une reconnaissance plus tragique de la réalité eut lieu quand il devint clair pour moi que la guerre faisait bien plus que dévaster les espoirs des pauvres chez nous. Elle envoyait leurs fils, leurs frères et leurs maris se battre et mourir dans des proportions extraordinairement élevées par rapport au reste de la population. Nous prenions les jeunes Noirs américains qui avaient été estropiés par notre société et les envoyions à huit mille miles de là pour garantir des libertés en Asie du Sud-Est qu’ils n’avaient pas trouvées dans le sud-ouest de la Géorgie ni à East Harlem.
Et ainsi nous avons été confrontés à maintes reprises à l’ironie cruelle de voir des garçons noirs et blancs sur les écrans de télévision se tuer et mourir ensemble pour une nation qui n’a pas été capable de les faire asseoir ensemble dans les mêmes écoles. Et nous les regardons dans une solidarité brutale brûler les huttes d’un pauvre village, mais nous réalisons qu’ils vivraient à peine dans le même quartier à Chicago.
Je ne pouvais pas rester silencieux face à une telle manipulation cruelle des pauvres.
Ma troisième raison va à un niveau encore plus profond de conscience, car elle naît de mon expérience dans les ghettos du Nord au cours des trois dernières années – surtout les trois derniers étés. Alors que je marchais parmi les jeunes hommes désespérés, rejetés et en colère, je leur ai dit que les cocktails Molotov et les fusils ne résoudraient pas leurs problèmes. J’ai essayé de leur offrir ma plus profonde compassion tout en maintenant ma conviction que le changement social vient le plus significativement par l’action non violente. Mais ils demandent – et à juste titre – : « Et le Vietnam ? » Ils demandent si notre propre nation n’utilisait pas des doses massives de violence pour résoudre ses problèmes, pour apporter les changements qu’elle voulait. Leurs questions touchent au cœur, et je savais que je ne pourrais plus jamais élever la voix contre la violence des opprimés dans les ghettos sans avoir d’abord parlé clairement au plus grand pourvoyeur de violence au monde aujourd’hui : mon propre gouvernement.
Pour le bien de ces garçons, pour le bien de ce gouvernement, pour le bien des centaines de milliers qui tremblent sous notre violence, je ne peux pas rester silencieux.
Pour ceux qui posent la question : « N’êtes-vous pas un dirigeant des droits civiques ? » et entendent par là m’exclure du mouvement pour la paix, je réponds ceci. En 1957, quand un groupe d’entre nous a formé la Southern Christian Leadership Conference, nous avons choisi comme devise : « Sauver l’âme de l’Amérique. » Nous étions convaincus que nous ne pouvions limiter notre vision à certains droits pour les Noirs, mais nous affirmions plutôt la conviction que l’Amérique ne serait jamais libre ni sauvée d’elle-même tant que les descendants de ses esclaves ne seraient pas complètement libérés des chaînes qu’ils portent encore.
D’une certaine manière, nous étions d’accord avec Langston Hughes, ce barde noir de Harlem, qui avait écrit plus tôt :
> Ô oui, je le dis clairement,
> L’Amérique n’a jamais été l’Amérique pour moi,
> Et pourtant je prête ce serment –
> L’Amérique le sera !
Maintenant, il devrait être d’une clarté incandescente que quiconque se soucie de l’intégrité et de la vie de l’Amérique aujourd’hui ne peut ignorer la guerre actuelle. Si l’âme de l’Amérique devient totalement empoisonnée, une partie de l’autopsie devra porter : Vietnam.
Elle ne pourra jamais être sauvée tant qu’elle détruit les espoirs les plus profonds des hommes du monde entier. C’est pourquoi ceux d’entre nous qui sont encore déterminés à ce que l’Amérique soit – sont conduits sur le chemin de la protestation et de la dissidence, travaillant pour la santé de notre terre.
Comme si le poids d’un tel engagement envers la vie et la santé de l’Amérique n’était pas suffisant, un autre fardeau de responsabilité m’a été imposé en 1954 ; et je ne peux oublier que le Prix Nobel de la paix était aussi une commission, une commission de travailler plus dur que je ne l’avais jamais fait auparavant pour « la fraternité des hommes ». C’est un appel qui me fait dépasser les allégeances nationales, mais même s’il n’était pas présent, je devrais encore vivre avec le sens de mon engagement envers le ministère de Jésus-Christ. Pour moi, la relation de ce ministère à la construction de la paix est si évidente que je m’émerveille parfois de ceux qui me demandent pourquoi je parle contre la guerre.
Se pourrait-il qu’ils ne sachent pas que la Bonne Nouvelle était destinée à tous les hommes – pour les communistes et les capitalistes, pour leurs enfants et les nôtres, pour les Noirs et les Blancs, pour les révolutionnaires et les conservateurs ? Ont-ils oublié que mon ministère est obéissance à Celui qui a aimé ses ennemis si pleinement qu’il est mort pour eux ? Que puis-je alors dire aux Vietcong ou à Castro ou à Mao en tant que ministre fidèle de Celui-ci ? Puis-je les menacer de mort ou ne dois-je pas plutôt partager ma vie avec eux ?
Et enfin, alors que j’essaie d’expliquer pour vous et pour moi-même le chemin qui mène de Montgomery à cet endroit, j’aurais offert tout ce qui est le plus valable si j’avais simplement dit que je dois être fidèle à ma conviction que je partage avec tous les hommes l’appel à être fils du Dieu vivant. Au-delà de l’appel de la race ou de la nation ou de la croyance, il y a cette vocation de filiation et de fraternité, et parce que je crois que le Père est profondément concerné surtout pour ses enfants souffrants, impuissants et exclus, je viens ce soir parler pour eux.
C’est, je crois, le privilège et le fardeau de tous ceux d’entre nous qui se considèrent liés par des allégeances et des loyautés plus larges et plus profondes que le nationalisme et qui vont au-delà des objectifs et positions auto-défini(e)s de notre nation. Nous sommes appelés à parler pour les faibles, pour les sans-voix, pour les victimes de notre nation et pour ceux qu’elle appelle « ennemis », car aucun document issu de mains humaines ne peut rendre ces humains moins nos frères.
Et tandis que je réfléchis à la folie du Vietnam et que je cherche en moi-même des moyens de comprendre et de répondre avec compassion, mon esprit va constamment vers le peuple de cette péninsule. Je parle maintenant non des soldats de chaque camp, non des idéologies du Front de libération, non de la junte à Saigon, mais simplement du peuple qui vit sous la malédiction de la guerre depuis presque trois décennies continues maintenant.
Je pense aussi à eux parce qu’il est clair pour moi qu’il n’y aura pas de solution significative là-bas tant qu’une tentative ne sera pas faite pour les connaître et entendre leurs cris brisés. Ils doivent voir les Américains comme d’étranges libérateurs.
Le peuple vietnamien a proclamé sa propre indépendance en 1945 – après une occupation combinée française et japonaise et avant la révolution communiste en Chine. Ils étaient dirigés par Hô Chi Minh. Même s’ils citaient la Déclaration d’indépendance américaine dans leur propre document de liberté, nous avons refusé de les reconnaître. Au lieu de cela, nous avons décidé de soutenir la France dans sa reconquête de son ancienne colonie. Notre gouvernement a alors estimé que le peuple vietnamien n’était pas prêt pour l’indépendance, et nous sommes de nouveau tombés victimes de l’arrogance mortelle de l’Occident qui a empoisonné l’atmosphère internationale depuis si longtemps.
Avec cette décision tragique, nous avons rejeté un gouvernement révolutionnaire en quête d’autodétermination et un gouvernement établi non par la Chine – pour laquelle les Vietnamiens n’ont pas grande affection – mais par des forces clairement indigènes incluant certains communistes. Pour les paysans, ce nouveau gouvernement signifiait une véritable réforme agraire, l’un des besoins les plus importants de leur vie.
Pendant neuf ans après 1945, nous avons refusé au peuple vietnamien le droit à l’indépendance. Pendant neuf ans, nous avons vigoureusement soutenu les Français dans leur effort avorté de recoloniser le Vietnam. Avant la fin de la guerre, nous financions quatre-vingts pour cent des coûts de guerre français. Même avant que les Français ne soient vaincus à Diên Biên Phu, ils avaient commencé à désespérer de leur action téméraire, mais nous non. Nous les avons encouragés avec nos énormes fournitures financières et militaires à continuer la guerre même après qu’ils eurent perdu la volonté. Bientôt, nous allions payer presque la totalité des coûts de cette tentative tragique de recolonisation.
Après la défaite française, il semblait que l’indépendance et la réforme agraire arriveraient à nouveau par les Accords de Genève. Mais à la place vint les États-Unis, déterminés à ce que Hô ne puisse pas unifier la nation temporairement divisée, et les paysans regardèrent à nouveau tandis que nous soutenions l’un des dictateurs les plus vicieux de l’époque moderne, notre homme choisi, le Premier ministre Diệm.
Les paysans regardèrent et se recroquevillèrent tandis que Diệm extirpait impitoyablement toute opposition, soutenait leurs propriétaires terriens extorqueurs, et refusait même de discuter de la réunification avec le Nord. Les paysans regardèrent tandis que tout cela était présidé par l’influence des États-Unis puis par un nombre croissant de troupes américaines venues aider à réprimer l’insurrection que les méthodes de Diệm avaient provoquée.
Quand Diệm fut renversé, ils purent être heureux, mais la longue lignée de dictateurs militaires ne sembla offrir aucun vrai changement, surtout en termes de leur besoin de terre et de paix. Le seul changement vint d’Amérique, alors que nous augmentions nos engagements de troupes pour soutenir des gouvernements singulièrement corrompus, incompétents et sans soutien populaire.
Tout ce temps, les gens lisaient nos tracts et recevaient les promesses régulières de paix, de démocratie et de réforme agraire. Maintenant ils languissent sous nos bombes et nous considèrent, non leurs compatriotes vietnamiens, comme le véritable ennemi. Ils se déplacent tristement et apathiquement tandis que nous les chassons de la terre de leurs pères vers des camps de concentration où leurs besoins sociaux minimaux sont rarement satisfaits. Ils savent qu’ils doivent partir ou être détruits par nos bombes. Alors ils partent, principalement des femmes, des enfants et des personnes âgées. Ils regardent tandis que nous empoisonnons leur eau, tandis que nous détruisons un million d’acres de leurs cultures. Ils doivent pleurer tandis que les bulldozers rugissent à travers leurs zones pour préparer la destruction des précieux arbres. Ils errent dans les hôpitaux avec au moins vingt victimes de la puissance de feu américaine pour une blessure infligée par le Vietcong. Jusqu’à présent, nous avons peut-être tué un million d’entre eux, surtout des enfants. Ils errent dans les villes et voient des milliers d’enfants sans abri, sans vêtements, courant en bandes dans les rues comme des animaux. Ils voient les enfants dégradés par nos soldats alors qu’ils mendient de la nourriture. Ils voient les enfants vendre leurs sœurs à nos soldats, solliciter pour leurs mères.
Que pensent les paysans quand nous nous allions aux propriétaires terriens et que nous refusons de mettre en œuvre nos nombreuses paroles sur la réforme agraire ? Que pensent-ils quand nous testons nos dernières armes sur eux, tout comme les Allemands testaient de nouveaux médicaments et de nouvelles tortures dans les camps de concentration d’Europe ? Où sont les racines du Vietnam indépendant que nous prétendons construire ? Est-ce parmi ces sans-voix ? Nous avons détruit leurs deux institutions les plus chères : la famille et le village. Nous avons détruit leur terre et leurs cultures. Nous avons coopéré à l’écrasement – à l’écrasement de la seule force politique révolutionnaire non communiste du pays, l’Église bouddhiste unifiée. Nous avons soutenu les ennemis des paysans de Saigon. Nous avons corrompu leurs femmes et leurs enfants et tué leurs hommes. Il ne reste plus grand-chose sur quoi bâtir, sinon l’amertume. Bientôt, les seules fondations physiques solides restantes se trouveront dans nos bases militaires et dans le béton des camps de concentration que nous appelons « hameaux fortifiés ». Les paysans peuvent bien se demander si nous prévoyons de construire notre nouveau Vietnam sur de tels fondements. Pourrions-nous leur reprocher de penser cela ?
Nous devons parler pour eux et poser les questions qu’ils ne peuvent pas poser. Eux aussi sont nos frères.
Peut-être une tâche plus difficile mais non moins nécessaire est de parler pour ceux qui ont été désignés comme nos ennemis. Qu’en est-il du Front national de libération, ce groupe étrangement anonyme que nous appelons « VC » ou « communistes » ? Que doivent-ils penser des États-Unis quand ils réalisent que nous avons permis la répression et la cruauté de Diệm, qui a contribué à les faire naître en tant que groupe de résistance dans le Sud ? Que pensent-ils de notre tolérance de la violence qui les a conduits à prendre les armes ? Comment peuvent-ils croire en notre intégrité quand maintenant nous parlons d’« agression du Nord » comme s’il n’y avait rien de plus essentiel à la guerre ? Comment peuvent-ils nous faire confiance quand maintenant nous les accusons de violence après le règne meurtrier de Diệm et les accusons de violence tandis que nous déversons chaque nouvelle arme de mort sur leur terre ? Nous devons sûrement comprendre leurs sentiments, même si nous ne cautionnons pas leurs actions. Nous devons sûrement voir que les hommes que nous avons soutenus les ont poussés à la violence. Nous devons sûrement voir que nos propres plans informatisés de destruction éclipsent de loin leurs plus grands actes. Comment nous jugent-ils quand nos officiels savent que leur membership est inférieure à vingt-cinq pour cent communiste, et pourtant insistent pour leur donner ce nom générique ? Que doivent-ils penser quand ils savent que nous sommes conscients de leur contrôle de grandes sections du Vietnam, et pourtant nous semblons prêts à permettre des élections nationales dans lesquelles ce gouvernement parallèle politique hautement organisé n’aura pas de place ? Ils demandent comment nous pouvons parler d’élections libres quand la presse de Saigon est censurée et contrôlée par la junte militaire. Et ils ont sûrement raison de se demander quel genre de nouveau gouvernement nous prévoyons d’aider à former sans eux, le seul parti en réel contact avec les paysans. Ils questionnent nos objectifs politiques et ils nient la réalité d’un règlement de paix dont ils seraient exclus. Leurs questions sont effrayantes de pertinence. Notre nation prévoit-elle de construire à nouveau sur un mythe politique, puis de le soutenir par le pouvoir d’une nouvelle violence ?
Voici la véritable signification et la valeur de la compassion et de la non-violence, quand cela nous aide à voir le point de vue de l’ennemi, à entendre ses questions, à connaître son évaluation de nous-mêmes. Car de son point de vue nous pouvons en effet voir les faiblesses fondamentales de notre propre condition, et si nous sommes matures, nous pouvons apprendre, grandir et profiter de la sagesse des frères qu’on appelle l’opposition.
Il en va de même pour Hanoï. Au Nord, où nos bombes pilonnent maintenant la terre et où nos mines mettent en danger les voies navigables, nous rencontrons une méfiance profonde mais compréhensible. Parler pour eux, c’est expliquer ce manque de confiance dans les paroles occidentales, et surtout leur méfiance envers les intentions américaines actuelles. À Hanoï se trouvent les hommes qui ont conduit la nation à l’indépendance contre les Japonais et les Français, les hommes qui ont cherché l’adhésion au Commonwealth français et ont été trahis par la faiblesse de Paris et la volonté des armées coloniales. Ce sont eux qui ont mené une seconde lutte contre la domination française à des coûts énormes, puis ont été persuadés d’abandonner les terres qu’ils contrôlaient entre le treizième et le dix-septième parallèle comme mesure temporaire à Genève. Après 1954, ils nous ont vus conspirer avec Diệm pour empêcher des élections qui auraient sûrement porté Hô Chi Minh au pouvoir sur un Vietnam unifié, et ils ont réalisé qu’ils avaient été trahis à nouveau. Quand nous demandons pourquoi ils ne sautent pas sur les négociations, ces choses doivent être rappelées. Il doit aussi être clair que les dirigeants de Hanoï considéraient la présence de troupes américaines en soutien au régime Diệm comme la première violation militaire de l’accord de Genève concernant les troupes étrangères. Ils nous rappellent qu’ils n’ont commencé à envoyer des troupes en grand nombre, et même des fournitures, dans le Sud que lorsque les forces américaines étaient passées aux dizaines de milliers. Hanoï se souvient comment nos dirigeants ont refusé de nous dire la vérité sur les offres de paix antérieures du Nord-Vietnam, comment le président a prétendu qu’aucune n’existait alors qu’elles avaient clairement été faites. Hô Chi Minh a regardé tandis que l’Amérique parlait de paix et renforçait ses forces, et maintenant il a sûrement entendu les rumeurs internationales croissantes sur les plans américains d’invasion du Nord. Il sait que les bombardements, les tirs d’artillerie et les mines que nous faisons font partie de la stratégie traditionnelle de pré-invasion. Peut-être que seul son sens de l’humour et de l’ironie peut le sauver quand il entend la nation la plus puissante du monde parler d’agression alors qu’elle largue des milliers de bombes sur une pauvre nation faible à plus de huit mille miles de ses côtes.
À ce stade, je devrais préciser que, bien que j’aie essayé ces dernières minutes de donner une voix aux sans-voix au Vietnam et de comprendre les arguments de ceux qu’on appelle « ennemis », je suis aussi profondément préoccupé par nos propres troupes là-bas que par n’importe quoi d’autre. Car il me semble que ce à quoi nous les soumettons au Vietnam n’est pas simplement le processus de brutalisation qui se produit dans n’importe quelle guerre où les armées s’affrontent et cherchent à se détruire. Nous ajoutons du cynisme au processus de mort, car ils doivent savoir après une courte période là-bas qu’aucune des choses pour lesquelles nous prétendons nous battre n’est vraiment impliquée. Avant longtemps, ils doivent savoir que leur gouvernement les a envoyés dans une lutte entre Vietnamiens, et les plus sophistiqués réalisent sûrement que nous sommes du côté des riches et des sécurisés, tandis que nous créons un enfer pour les pauvres.
Cette folie doit cesser. Nous devons arrêter maintenant. Je parle en tant qu’enfant de Dieu et frère des pauvres souffrants du Vietnam. Je parle pour ceux dont la terre est dévastée, dont les maisons sont détruites, dont la culture est subvertie. Je parle pour les pauvres d’Amérique qui paient le double prix d’espoirs brisés chez eux et de mort et de corruption au Vietnam. Je parle en tant que citoyen du monde, pour le monde qui reste consterné devant le chemin que nous avons pris. Je parle en tant que quelqu’un qui aime l’Amérique, aux dirigeants de notre propre nation : la grande initiative dans cette guerre est la nôtre ; l’initiative pour l’arrêter doit être la nôtre.
C’est le message des grands dirigeants bouddhistes du Vietnam. Récemment, l’un d’eux a écrit ces mots, et je cite : « Chaque jour que la guerre dure, la haine augmente dans le cœur des Vietnamiens et dans le cœur de ceux qui ont un instinct humanitaire. Les Américains forcent même leurs amis à devenir leurs ennemis. Il est curieux que les Américains, qui calculent si soigneusement les possibilités de victoire militaire, ne réalisent pas que dans le processus ils subissent une profonde défaite psychologique et politique. L’image de l’Amérique ne sera plus jamais l’image de la révolution, de la liberté et de la démocratie, mais l’image de la violence et du militarisme. »
Si nous continuons, il n’y aura aucun doute dans mon esprit ni dans celui du monde que nous n’avons aucune intention honorable au Vietnam. Si nous n’arrêtons pas immédiatement notre guerre contre le peuple du Vietnam, le monde sera laissé sans autre alternative que de voir cela comme un horrible, maladroit et mortel jeu que nous avons décidé de jouer.
Le monde exige maintenant une maturité de l’Amérique que nous ne pourrons peut-être pas atteindre. Il exige que nous admettions que nous avons eu tort depuis le début de notre aventure au Vietnam, que nous avons été nuisibles à la vie du peuple vietnamien. La situation est telle que nous devons être prêts à tourner brusquement de nos voies actuelles.
Pour expier nos péchés et nos erreurs au Vietnam, nous devrions prendre l’initiative d’arrêter cette guerre tragique. Je voudrais suggérer cinq choses concrètes que notre gouvernement devrait faire [immédiatement] pour commencer le long et difficile processus de nous extraire de ce conflit cauchemardesque :
1. Mettre fin à tous les bombardements au Nord et au Sud Vietnam.
2. Déclarer un cessez-le-feu unilatéral dans l’espoir que cette action créera l’atmosphère pour des négociations.
3. Prendre des mesures immédiates pour empêcher d’autres champs de bataille en Asie du Sud-Est en réduisant notre renforcement militaire en Thaïlande et notre ingérence au Laos.
4. Accepter réalistement le fait que le Front national de libération a un soutien substantiel au Sud-Vietnam et doit par conséquent jouer un rôle dans toute négociation significative et dans tout futur gouvernement vietnamien.
5. Fixer une date à laquelle nous retirerons toutes les troupes étrangères du Vietnam conformément à l’accord de Genève de 1954.
Une partie de notre engagement continu pourrait bien s’exprimer par une offre d’asile à tout Vietnamien qui craint pour sa vie sous un nouveau régime incluant le Front de libération. Ensuite, nous devons faire ce que nous pouvons en termes de réparations pour les dommages que nous avons causés. Nous devons fournir l’aide médicale dont on a tant besoin, la rendant disponible dans ce pays si nécessaire.
Pendant ce temps, nous dans les églises et les synagogues avons une tâche continue tandis que nous pressons notre gouvernement de se désengager d’un engagement honteux. Nous devons continuer à élever nos voix et nos vies si notre nation persiste dans ses voies perverses au Vietnam. Nous devons être prêts à assortir les actions aux paroles en cherchant chaque méthode créative de protestation possible.
En conseillant les jeunes hommes sur le service militaire, nous devons clarifier pour eux le rôle de notre nation au Vietnam et les confronter à l’alternative de l’objection de conscience. Je suis heureux de dire que c’est un chemin maintenant choisi par plus de soixante-dix étudiants à mon alma mater, Morehouse College, et je le recommande à tous ceux qui trouvent le cours américain au Vietnam déshonorant et injuste. De plus, j’encouragerais tous les ministres d’âge de conscription à renoncer à leurs exemptions ministérielles et à demander le statut d’objecteurs de conscience.
Ce sont les temps pour de vrais choix et non de faux. Nous sommes au moment où nos vies doivent être mises en jeu si notre nation veut survivre à sa propre folie. Chaque homme de convictions humaines doit décider de la protestation qui convient le mieux à ses convictions, mais nous devons tous protester.
Maintenant, il y a quelque chose de séduisamment tentant à s’arrêter là et à nous envoyer tous sur ce qui, dans certains cercles, est devenu une croisade populaire contre la guerre au Vietnam. Je dis que nous devons entrer dans cette lutte, mais je souhaite maintenant aller plus loin et dire quelque chose d’encore plus troublant.
La guerre au Vietnam n’est qu’un symptôme d’un mal bien plus profond dans l’esprit américain, et si nous ignorons cette réalité sobering… et si nous ignorons cette réalité sobering, nous nous retrouverons à organiser des comités « clergé et laïcs concernés » pour la prochaine génération. Ils seront concernés par le Guatemala et le Pérou. Ils seront concernés par la Thaïlande et le Cambodge. Ils seront concernés par le Mozambique et l’Afrique du Sud. Nous marcherons pour ces noms et une douzaine d’autres sans fin, à moins qu’il n’y ait un changement significatif et profond dans la vie et la politique américaines.
Et ainsi, de telles pensées nous mènent au-delà du Vietnam, mais pas au-delà de notre vocation en tant que fils du Dieu vivant.
En 1957, un officiel américain sensible à l’étranger a dit qu’il lui semblait que notre nation était du mauvais côté d’une révolution mondiale. Au cours des dix dernières années, nous avons vu émerger un schéma de répression qui a maintenant justifié la présence de conseillers militaires américains au Venezuela. Ce besoin de maintenir la stabilité sociale pour nos investissements explique l’action contre-révolutionnaire des forces américaines au Guatemala. Cela explique pourquoi des hélicoptères américains sont utilisés contre des guérillas au Cambodge et pourquoi des napalm américain et des forces Green Beret ont déjà été actifs contre des rebelles au Pérou.
C’est avec une telle activité à l’esprit que les mots du regretté John F. Kennedy nous reviennent hanter. Il y a cinq ans, il a dit : « Ceux qui rendent la révolution pacifique impossible rendront la révolution violente inévitable. »
De plus en plus, par choix ou par accident, c’est le rôle que notre nation a pris, le rôle de ceux qui rendent la révolution pacifique impossible en refusant d’abandonner les privilèges et les plaisirs qui viennent des immenses profits des investissements outre-mer.
Je suis convaincu que si nous voulons nous placer du bon côté de la révolution mondiale, nous en tant que nation devons subir une révolution radicale des valeurs. Nous devons rapidement commencer… nous devons rapidement commencer le passage d’une société orientée vers les choses à une société orientée vers les personnes. Quand les machines et les ordinateurs, les motifs de profit et les droits de propriété sont considérés plus importants que les personnes, les triplets géants du racisme, de l’extrémisme matérialiste et du militarisme sont incapables d’être vaincus.
Une véritable révolution des valeurs nous amènera bientôt à questionner l’équité et la justice de beaucoup de nos politiques passées et présentes. D’un côté, nous sommes appelés à jouer le Bon Samaritain au bord de la route de la vie, mais ce ne sera qu’un acte initial. Un jour, nous devons en venir à voir que toute la route de Jéricho doit être transformée afin que les hommes et les femmes ne soient pas constamment battus et volés pendant leur voyage sur l’autoroute de la vie.
La vraie compassion va au-delà de jeter une pièce à un mendiant. Elle en vient à voir qu’un édifice qui produit des mendiants a besoin d’être restructuré.
Une véritable révolution des valeurs regardera avec malaise le contraste criant entre pauvreté et richesse. Avec une juste indignation, elle regardera par-delà les mers et verra des capitalistes individuels de l’Occident investir d’énormes sommes d’argent en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud, seulement pour en retirer les profits sans se soucier de l’amélioration sociale des pays, et dira : « Ce n’est pas juste. » Elle regardera notre alliance avec la grande propriété terrienne d’Amérique du Sud et dira : « Ce n’est pas juste. »
La guerre au Vietnam n’est qu’un symptôme. La vraie maladie est le matérialisme extrême, le militarisme et le racisme qui infectent l’âme américaine. Nous devons guérir cela par une révolution des valeurs.
lundi 4 juillet 2022
S'est tenue en 1855 la conférence de Bandung, sous l'égide du président indonésien Ahmed Soekarno qui prononça le discours d'ouverture ci-dessous. 29 pays d'Afrique et d'Asie ont participé à la susdite conférence qui convient les participant à lutter contre le colonialisme. Cette conférence marqua un pas important vers la décolonisation de des continents africain et asiatique.Vos Excellences,Mesdames et Messieurs, Chers Frères et Sœurs,C’est pour moi un grand honneur et un privilège en ce jour historique de vous souhaiter la bienvenue enIndonésie. Au nom du peuple et du gouvernement indonésien – vos hôtes –, je demande votre compréhension et votre indulgence si certaines conditions dans notre pays ne répondent pas à vos attentes. Nous avons – je peux vous l’assurer – fait de notre mieux pour rendre votre séjour parmi nous mémorable à la fois pour nos invités et pour nos hôtes. Nous espérons que notre accueil chaleureux palliera aux insuffisances d’ordre matériel, quelles qu’elles soient.Alors que je contemple cette salle et les invités de marque qui s’y trouvent rassemblés, mon cœur se remplit d’émotion. Il s’agit de la première conférence intercontinentale réunissant des peuples de couleur dans l’histoire de l’humanité! Je suis fier que mon pays soit votre hôte. Je suis heureux que vous ayez pu accepter les invitations adressées par les cinq pays organisateurs. Mais, en même temps, je ne peux réfréner un sentiment de tristesse à la mémoire des tourments que bon nombre de nos peuples ont endurés dernièrement, tourments qui ont eu des effets dévastateurs sur leur vie, leurs biens matériels et leurs valeurs spirituelles.
Armoiries de l'Indonésie Je reconnais que nous sommes rassemblés ici aujourd’hui, suite à des sacrifices. Sacrifices que nos aïeux ont faits, mais aussi les gens de notre propre génération et les jeunes générations. À mes yeux, cette salle n’est pas seulement remplie de dirigeants des nations d’Asie et d’Afrique; elle abrite également sous son toit l’esprit éternel, indomptable et invincible de ceux qui nous ont précédés. Leurs luttes et leurs sacrifices ont ouvert la voie à cette réunion des plus hauts représentants des nations indépendantes et souveraines de deux des plus grands continents de la planète.C’est un nouveau départ dans l’histoire du monde que les dirigeants des peuples d’Asie et d’Afrique puissent se réunir dans leurs propres pays pour discuter et débattre de questions d’intérêt commun. Quelques décennies auparavant encore, il était souvent nécessaire de se déplacer dans d’autres pays voire d’autres continents avant que les porte-parole de nos peuples ne puissent dialoguer.J’aimerais rappeler à cet égard le congrès organisé par la «Ligue contre l’impérialisme et l’oppression coloniale» qui s’est tenu à Bruxelles il y a presque trente ans. À cette conférence, bon nombre d’honorables délégués ici présents s’étaient réunis et avaient trouvé une nouvelle force dans leur lutte pour l’indépendance.Mais cette réunion a pris place à des milliers de kilomètres, parmi des peuples étrangers, dans un pays étranger, sur un continent étranger. Les participants ne se sont pas rassemblés là-bas par choix, mais par nécessité.Aujourd’hui, le contraste est frappant. Nos nations et nos pays ne sont plus des colonies. Nous sommes désormais libres, souverains et indépendants. Nous sommes redevenus maîtres dans nos propres murs. Nous n’avons plus à nous rendre sur d’autres continents pour conférer.Des réunions importantes entre des États asiatiques ont déjà eu lieu en Asie même.Si nous cherchons quelle conférence est à l’origine de notre grand rassemblement d’aujourd’hui, nous devons nous tourner vers Colombo, la capitale du Sri Lanka indépendant, et vers la conférence des cinq Premier ministres qui s’est tenue là-bas en 1954. Puis la conférence de Bogor en décembre 1954 a montré que la voie vers la solidarité afro-asiatique était libre; enfin, la conférence à laquelle j’ai l’honneur de vous accueillir aujourd’hui est la concrétisation de cette solidarité.En effet, je suis fier que mon pays soit votre hôte. Mais mes pensées sont en partie préoccupées par autre chose que par l’honneur qui fait celui de l’Indonésie aujourd’hui. Oui. Une partie de mon esprit est assombrie par d’autres considérations.Vous ne vous êtes pas rassemblés dans un monde de paix, d’unité et de coopération. Des gouffres béants séparent les nations et groupes de nations. Notre monde malheureux est déchiré et torturé, et les peuples de tous les pays avancent dans la crainte de voir de nouveau les fureurs de la guerre se déchaîner, indépendamment de leur volonté.Et si, malgré tout ceci, les peuples avaient le droit d’agir, cela devrait se produire. Que se passera-t-il alors?Qu’adviendra-t-il alors de notre indépendance recouvrée tout récemment? Que deviendront nos enfants et nos parents?Le fardeau que portent les délégués à cette conférence est lourd, car je sais que ces questions – qui sont des questions de vie ou de mort de l’humanité – doivent être présentes à votre esprit, comme elles le sont au mien.Et les nations d’Asie et d’Afrique ne peuvent pas, même si elles le souhaitent, se soustraire au rôle qu’elles doivent jouer dans la recherche de solutions à ces problèmes. Car cela fait partie des devoirs de l’indépendance en soi. Cela fait partie du prix que nous payons avec joie pour notre indépendance. Pour de nombreuses générations, nos peuples ont été ceux qui ont été privés de voix dans le monde. Nous avons été délaissés, nous étions les peuples pour lesquels les décisions étaient prises par d’autres dont les intérêts étaient capitaux, nous étions les peuples qui vivaient dans la pauvreté et l’humiliation. C’est alors que nos nations ont demandé –que dis-je? –, se sont battues pour l’indépendance, et ont obtenu l’indépendance, et l’indépendance va de pair avec la responsabilité. Nous avons de lourdes responsabilités envers nous-mêmes, vis-à-vis du monde, ainsi qu’envers les générations à venir. Mais nous ne les regrettons pas.En 1945, la première année de notre révolution nationale, nous, peuple d’Indonésie, étions confrontés à la question de savoir ce que nous allions faire de notre indépendance lorsqu’elle fut finalement obtenue et garantie – nous ne nous étions jamais interrogés sur le fait qu’on l’obtienne un jour et qu’elle soit garantie.Nous savions comment faire opposition et détruire. Puis nous avons été soudainement confrontés à la nécessité de donner un contenu et un sens à notre indépendance. Non seulement un contenu et un sens matériel, mais aussi un contenu éthique et moral, car l’indépendance sans éthique et sans moralité serait en effet une pâle imitation de ce que nous cherchions. Les responsabilités et les charges, les droits et les devoirs ainsi que les privilèges de l’indépendance doivent être considérés comme faisant partie du contenu éthique et moral de l’indépendance.En effet, nous accueillons favorablement le changement qui nous amène à de nouvelles charges, et nous sommes tous résolus à mobiliser toutes nos forces et notre courage pour faire face à ces charges.Chers frères et sœurs, comme notre époque est incroyablement dynamique! Je me rappelle avoir eu l’occasion il y a quelques années de brosser une analyse en public du colonialisme, au cours de laquelle j’avais attiré l’attention sur ce que j’appelais le «le cordon de vie de l’impérialisme». Ce cordon part du détroit de Gibraltar et traverse la Méditerranée, le canal de Suez, la mer Rouge, l’océan indien, la mer de Chine méridionale et la mer du Japon. La majeure partie des territoires qui couvraient cette énorme distance de part et d’autre de ce cordon de vie étaient des colonies, les peuples n’étaient pas libres, leur avenir était hypothéqué sur un système étranger. Le nerf du colonialisme reposait sur ce cordon, tout le long de cette artère principale de l’impérialisme.Et aujourd’hui, dans cette salle se trouvent réunis les dirigeants de ces mêmes peuples. Ils ne sont plus les victimes du colonialisme. Ils ne sont plus les instruments des autres et les jouets de forces qu’ils ne peuvent pas influencer. Aujourd’hui, vous êtes les représentants de peuples libres, de peuples qui présentent une stature et un rang différents dans le monde.Oui, il y a eu effectivement un Sturm über Asien et sur l’Afrique également. D’énormes changements ont vu le jour ces dernières années. Les nations, les États sont sortis d’un sommeil séculaire. Il n’y a plus de peuples passifs, la tranquillité extérieure a laissé place à la lutte et à l’activité. Des forces irrésistibles ont balayé les deux continents. Le visage mental, spirituel et politique du monde entier s’est transformé et ce processus n’est pas encore achevé. De nouvelles conditions, de nouveaux concepts, de nouveaux problèmes, de nouveaux idéaux apparaissent partout dans le monde. Des poussées de prise de conscience ou de réveil national ont surgi sur tous les territoires, les faisant trembler, évoluer, changer pour le mieux.Ce vingtième siècle est une période marquée par un dynamisme extraordinaire. Les cinquante dernières années ont peut-être connu de plus grands développements et un progrès matériel plus conséquent que les cinq cents dernières années. L’homme a appris à maîtriser bon nombre des fléaux qui le menaçaient jadis. Il a appris à parcourir de longues distances. Il a appris à projeter sa voix et son image au-delà des océans et des continents.Il a pénétré les secrets de la nature et a appris à faire fleurir le désert et à stimuler la générosité des plantes de la terre. Il a appris à libérer les immenses forces emprisonnées dans les plus petites particules de matière.Mais l’habileté politique de l’homme a-t-elle marché main dans la main avec ses aptitudes techniques et scientifiques? L’homme peut diriger le tonnerre à sa guise, mais peut-il contrôler la société dans laquelle il vit?La réponse est «Non»! L’adresse politique de l’homme a été largement dépassée par ses capacités techniques, et il ne peut être certain de contrôler ce qu’il a fait.La crainte en est le résultat. Et l’homme aspire à la sécurité et à la moralité.Peut-être maintenant plus que jamais dans l’histoire du monde, la société, le gouvernement et l’art de gouverner ont-il besoin de s’appuyer sur un code de moralité et d’éthique des plus stricts! Et en termes politiques, quel est le code de moralité le plus strict? C’est la subordination de n’importe quelle chose au bien-être de l’humanité. Mais aujourd’hui, nous sommes confrontés à une situation où le bien-être de l’humanité n’arrive pas toujours en tête des préoccupations. Nombreux sont ceux, parmi les hauts dirigeants, qui pensent plutôt à contrôler le monde.Oui, nous vivons dans un monde de crainte. La peur ronge aujourd’hui la vie de l’homme et la rend plus âpre.La peur de l’avenir, la peur de la bombe à hydrogène, la peur des idéologies. Peut-être que cette peur constitue-t-elle un plus grand danger que le danger lui-même, parce que c’est la peur qui pousse les hommes à agir sottement, à agir à la légère, à agir dangereusement.Chers frères et sœurs, lors de vos délibérations, je vous demande de ne pas vous laisser guider par ces peurs, parce que la peur est un acide qui transfigure bizarrement les actions de l’homme. Que l’espoir et la détermination soient votre guide, de même que les idéaux et vos rêves – oui, vos rêves!Nous venons de nombreuses nations différentes, nous venons de milieux sociaux et d’horizons culturels très divers. Nos modes de vie sont différents. Nos caractéristiques nationales, couleurs ou motifs – appelez - les comme vous voulez! – sont différents. Nous sommes de souches différentes et même notre couleur de peau est différente. Mais en quoi cela importe-t-il? L’humanité est unie ou divisée par des considérations d’un autre ordre. Les conflits ne naissent pas à cause de couleurs de peau différentes ou de religions différentes, mais bien en raison de désirs différents.Nous sommes tous, j’en suis certain, unis par des choses plus importantes que celles qui nous divisent superficiellement. Nous sommes unis, par exemple, par une haine commune du colonialisme, sous quelque forme qu’il apparaisse. Nous sommes unis par une haine commune du racisme. Et nous sommes unis par une détermination commune à préserver la paix et à la stabiliser dans le monde. Ces objectifs ne sont-ils pas mentionnés dans la lettre d’invitation à laquelle vous avez répondu?Je l’avoue franchement, je ne suis pas indifférent à ces objectifs ni poussé par des motifs purement impersonnels.Comment est-il possible d’être indifférent au colonialisme? Pour nous, le colonialisme n’est pas quelque chose de lointain. Nous l’avons connu dans toute sa cruauté. Nous avons vu l’immense sacrifice humain qu’il a engendré, la pauvreté qu’il a occasionnée, ainsi que l’héritage qu’il a laissé derrière lui lorsqu’il a fini, nonsans réticences, par être éconduit par la marche inéluctable de l’histoire. Mon peuple et les peuples de nombreuses nations d’Asie et d’Afrique savent pertinemment tout ceci pour en avoir fait l’expérience.En effet, nous ne pouvons cependant pas affirmer que toutes les parties de nos pays sont déjà libres. Certaines parties besognent encore à coups de fouet. Et d’autres parties d’Asie et d’Afrique non représentées ici souffrent encore de cette même condition.Oui, certaines parties de nos nations ne sont pas encore libres. C’est la raison pour laquelle certains d’entre nous ne peuvent pas encore percevoir la fin de ce périple. Aucun peuple ne peut se sentir libre tant qu’une partie de sa patrie n’a pas été libérée. Comme la paix, la liberté est indivisible. Il est impossible d’être à moitié libre, de même qu’il est impossible d’être à moitié vivant.On nous dit souvent «Le colonialisme est mort». Ne nous laissons pas duper ou même apaiser par ces propos.Je vous l’affirme, le colonialisme n’est pas encore mort. Comment pouvons-nous dire qu’il est mort tant que de vastes régions d’Asie et d’Afrique ne sont pas libres?Qui plus est, je vous prie de ne pas voir le colonialisme uniquement sous la forme classique que nous, peuple d’Indonésie et nos frères, avons connue dans différentes parties d’Asie et d’Afrique. Le colonialisme est également revêtu de modernes atours, sous forme de contrôle économique, intellectuel, physique par une petite communauté étrangère au sein d’une nation. Il s’agit d’un ennemi habile et déterminé, qui apparaît sous de nombreux visages. Il ne renonce pas facilement à son butin. Partout où il apparaît, quel qu’en soit le moment ou la forme, le colonialisme est une mauvaise chose et doit être éradiqué de la terre.La bataille livrée contre le colonialisme a été longue, et savez-vous qu’aujourd’hui est un jour anniversaire célèbre dans cette bataille? Le dix-huit avril mille sept cent soixante-quinze, il y a précisément cent quatre-vingts ans de cela, Paul Revere chevaucha à minuit la campagne de la Nouvelle-Angleterre, prévenant de l’approche des troupes britanniques et du coup d’envoi de la guerre d’indépendance américaine, la première guerre anticoloniale réussie de l’histoire. Le poète Longfellow écrivit ceci sur cette chevauchée nocturne:Un cri de défi et non de crainte, une voix dans l’obscurité, un coup à la porte,Et un mot qui résonnera pour toujours.Oui, il résonnera pour toujours, tout comme les autres mots anticoloniaux qui nous ont apporté aide et réconfort au cours des moments les plus sombres de notre combat. Cependant, rappelez-vous que cette bataille qui a démarré il y a 180 ans n’est toujours pas complètement gagnée, et elle ne sera complètement gagnée qu’à partir du moment où nous pourrons contempler notre propre monde et affirmer que le colonialisme est mort.Ainsi, je ne suis pas indifférent lorsque j’évoque le combat contre le colonialisme.Je ne le suis pas davantage quand je parle de la bataille pour la paix. Comment l’un ou l’autre d’entre nous pourrait être indifférent à la paix?Il n’y a pas si longtemps, nous défendions l’idée que la paix était nécessaire pour nous parce que l’émergence de nouveaux combats dans notre partie du monde mettrait en péril notre précieuse indépendance, gagnée depuis peu à un si lourd tribut.Aujourd’hui, la situation est plus nuancée. La guerre ne signifierait pas seulement une menace pour notre indépendance, mais marquerait la fin de la civilisation, voire de la vie humaine. Il existe une force libérée dans le monde dont nul ne connaît exactement la potentialité pour le mal. En cas de nouvelles guerres, les effets pourraient bien prendre une dimension d’horreur suprême.Il n’y a pas si longtemps, on pouvait se consoler un peu à l’idée que le conflit, si jamais il survenait, pourrait peut-être se régler par ce que l’on appelait les «armes conventionnelles» – bombes, chars, canons et hommes.Aujourd’hui, ce maigre réconfort nous est refusé car il ressort clairement que les armes d’horreur absolue seront certainement utilisées et que la planification militaire des nations repose sur cette base. Ce qui était non conventionnel est devenu conventionnel, et qui sait quels autres exemples d’habileté scientifique malavisée et diabolique ont été découverts comme étant une plaie sur l’humanité.Et ne pensez pas que les océans et les mers vous protégeront. La nourriture que nous mangeons, l’eau que nous buvons, oui, même l’air que nous respirons peuvent être contaminés par des poisons venant de milliers de kilomètres. Et même si nous nous en tirons à bon compte, il se pourrait bien que les générations suivant celle de nos enfants portent sur leurs corps déformés les marques de notre échec à contrôler les forces qui auraient été libérées sur le monde.Rien n’est plus urgent que de devoir préserver la paix. Sans paix, notre indépendance signifie bien peu. La réhabilitation et la reconstruction de nos pays auront peu d’importance. Nos révolutions ne pourront pas suivre leur cours.Que pouvons-nous faire? Les peuples d’Asie et d’Afrique n’exercent qu’un pouvoir physique infime. Même leur force économique est dispersée et ne pèse pas lourd. Nous ne pouvons pas faire de politique de pouvoir.La diplomatie pour nous ne repose pas sur un bâton que l’on peut brandir. Nos chefs d’État ne sont pas soutenus, en général, par des rangs serrés de bombardiers.Que pouvons-nous faire? Beaucoup de choses! Nous pouvons faire entendre la voix de la raison dans les affaires mondiales. Nous pouvons mobiliser toutes les forces spirituelles, morales et politiques de l’Asie et de l’Afrique en faveur de la paix. Oui, nous le pouvons! Nous, peuples d’Asie et d’Afrique, forts de 1,4 milliard d’hommes, soit bien plus de la moitié de la population mondiale, pouvons mobiliser ce que j’ai appelé la violence morale des nations en faveur de la paix. Nous pouvons montrer à la minorité du monde qui vit sur les autres continents que nous, la majorité, sommes pour la paix et non pour la guerre, et que quelle que soit notre force, nous la dirigerons toujours du côté de la paix.Dans cette lutte, nous avons déjà quelques réussites à notre actif. Je pense qu’il est généralement reconnu que les Premiers ministres des pays organisateurs qui vous ont invités ici ont joué un rôle non négligeable dans la fin des combats en Indochine.Regardez, les peuples d’Asie ont élevé leurs voix et le monde les a écoutés. Ce ne fut pas une modeste victoire et ce fut un précédent non négligeable! Les cinq Premiers ministres n’ont pas fait de menaces. Ils n’ont pas lancé d’ultimatums, ils n’ont pas mobilisé de troupes. Au lieu de cela, ils se sont consultés, ont débattu des différentes questions, ont mis en commun leurs idées, chacun apportant son savoir-faire politique propre, puis ont fait des suggestions judicieuses et réfléchies qui ont constitué la base du règlement de ce long conflit qui déchirait l’Indochine.Je me suis dès lors souvent demandé pourquoi ces Cinq ont réussi tandis que d’autres, détenant des records interminables de négociations diplomatiques, ont échoué, laissant en fait une situation déjà mauvaise s’empirer au risque d’étendre le conflit. Est-ce parce qu’il s’agissait d’Asiatiques? C’est peut-être là une partie de la réponse, car la conflagration était à leur porte, et toute extension du conflit aurait constitué une menace immédiate pour leurs propres foyers. Mais je pense que la réponse réside réellement dans le fait que ces cinqPremiers ministres ont apporté une approche nouvelle pour résoudre le problème. Ils ne cherchaient pas à retirer des avantages pour leurs propres pays. Ils n’avaient aucun intérêt de politique de pouvoir à servir. Ils n’avaient qu’un seul intérêt, à savoir mettre fin au conflit de manière à augmenter les chances de maintien de la paix et de la stabilité.Chers frères et sœurs, ceci constitua une occasion historique. Certains pays de l’Asie libre ont fait entendre leur voix, et le monde les a écoutés. Ils ont parlé d’un sujet de préoccupation première en Asie et ont, de la sorte, affirmé clairement que les affaires de l’Asie concernent les peuples asiatiques en personne. Les temps où l’avenir de l’Asie pouvait être décidé par d’autres peuples éloignés sont bel et bien révolus.Cependant, nous ne pouvons pas, nous n’osons pas confiner nos intérêts aux affaires de nos propres continents.Les États, partout dans le monde, dépendent aujourd’hui les uns des autres, et aucune nation ne peut constituer une île en soi. Le superbe isolement pouvait se pratiquer jadis; ce n’est plus possible désormais. Les affaires du monde entier sont nos affaires, et notre avenir dépend des solutions trouvées à tous les problèmes internationaux, si éloignés puissent-ils paraître.En observant cette salle, je repense à une autre conférence à laquelle ont participé les peuples d’Asie. Au début de 1949 – j’en parlais d’un point de vue historique il y a un court instant – mon pays était engagé pour la deuxième fois depuis notre proclamation de l’indépendance dans un combat de vie ou de mort. Notre nation était assaillie et assiégée, la majeure partie de notre territoire occupée, une grande partie de nos dirigeants emprisonnés ou exilés, notre existence en tant qu’État menacée.Les questions étaient tranchées non pas en salle de conférence mais sur le champ de bataille. Nos émissaires étaient alors des carabines, des canons, des bombes, des grenades et des lances en bambou. Nous étions bloqués, physiquement et intellectuellement.C’est à ce moment à la fois triste et glorieux de notre histoire nationale que notre bon voisin l’Inde a organisé une conférence des nations asiatiques et africaines à New Delhi pour protester contre l’injustice commise envers l’Indonésie et soutenir notre combat. Le blocus intellectuel a été levé! Nos délégués se sont rendus à New Delhi et ont pu constater de visu le soutien massif apporté à notre lutte pour une existence nationale.Jamais auparavant dans l’histoire de l’humanité les peuples d’Asie et d’Afrique n’ont-ils témoigné une telle solidarité face au sauvetage d’un pays frère asiatique en danger. Diplomates et chefs d’État, journalistes et hommes ordinaires parmi nos voisins asiatiques et africains, tous nous soutenaient. Ils nous ont insufflé du courage pour que nous puissions faire évoluer notre combat vers un dénouement heureux. Nous avons de nouveau pris conscience pleinement de la véracité des propos de Desmoulin: «Ne doutez pas de la toute-puissance d’un peuple libre».Peut-être même que, d’une certaine façon, la conférence qui nous réunit ici aujourd’hui a puisé quelques-unes de ses sources dans cet élan de solidarité qui a porté les peuples afro-asiatiques il y a six ans.Quoi qu’il en soit, il n’en reste pas moins que chacun d’entre vous porte une lourde responsabilité, et je prie Dieu que cette responsabilité soit assumée avec courage et sagesse. Je prie Dieu que cette conférence afro-asiatique remplisse sa mission avec succès.Ah, mes chers frères et sœurs, faites en sorte que cette conférence remporte un grand succès! Malgré la diversité existant parmi ses participants, faites en sorte qu’elle remporte un grand succès!Oui, il y a de la diversité parmi nous. Qui le nie? De petites et de grandes nations sont représentées ici, dont la population professe l’une ou l’autre des multiples religions existant sur la planète - bouddhisme, islam, christianisme, confucianisme, hindouisme, jaïnisme, sikhisme, zoroastrisme, shintoïsme et autres. Presque toutes les croyances politiques sont représentées ici – démocratie, monarchisme, théocratie et leurs innombrables variantes. Et pratiquement chaque doctrine économique a son représentant dans cette salle – marhaenisme, socialisme, capitalisme, communisme, dans leurs variations et combinaisons infinies.Mais quel mal y aurait-il à la diversité, à partir du moment où il y a une unité dans le désir? Cette conférence n’a pas pour but de mettre en opposition les uns et les autres, il s’agit d’une conférence de fraternité. Ce n’est pas une conférence islamique, chrétienne ou bouddhiste. Ce n’est pas une réunion de peuples d’origine malaise, arabe ou indo-aryenne. Il ne s’agit pas davantage d’un club exclusif, ni d’un bloc qui cherche à s’opposer à tout autre bloc. Il s’agit plutôt d’un groupe d’opinion éclairée, tolérante qui cherche à faire comprendre au monde que tous les hommes et tous les pays ont leur place sur cette planète – qui cherche à faire comprendre au monde qu’il est possible de vivre ensemble, de se rencontrer, de se parler sans perdre son identité propre; et pourtant de contribuer à la compréhension générale des questions d’intérêt commun, et de développer une véritable conscience de l’interdépendance des hommes et des nations pour leur bien-être et leur survie sur terre.Je sais qu’en Asie et en Afrique il y a diversité de religions, de croyances et de confessions supérieure à tous les autres continents de la planète. Mais c’est bien naturel! L’Asie et l’Afrique sont les berceaux traditionnels des croyances et des idées qui se sont répandues dans le monde entier. Par conséquent, il nous appartient de veiller tout d’abord à l’application la plus complète possible à l’intérieur de nos frontières asiatiques et africaines du principe que l’on appelle habituellement le principe du «Vivre et laisser vivre» - remarquez que je ne dis pas le principe du «Laissez faire, laissez passer» prôné par le libéralisme, qui est dépassé. Seulement alors il pourra s’étendre complètement à nos relations avec les pays avoisinants et d’autres plus éloignés.La religion est d’une importance capitale, tout particulièrement dans cette partie du monde. On compte peut-être plus de religions ici que dans d’autres régions de la planète. Mais, encore une fois, nos pays ont vu naître les religions. Devons-nous être divisés en raison des multiples formes que prend notre vie religieuse? Il est vrai que chaque religion a sa propre histoire, son individualité propre, sa propre raison d'être, sa fierté spécifique dans ses propres croyances, sa propre mission, ses vérités spécifiques qu’elle souhaite propager. Mais, tant que nous n’aurons pas pris conscience que toutes les grandes religions ne font qu’une dans leur message de tolérance et dans leur insistance sur le respect du principe du «Vivre et laisser vivre», tant que les adeptes de chaque religion ne seront pas préparés pour accorder la même considération aux droits d’autrui partout, tant que chaque État n’accomplira pas son devoir consistant à veiller à ce que les mêmes droits soient octroyés aux adeptes de toutes les confessions, tant que toutes ces choses ne seront pas réalisées, la religion sera profanée et son véritable objectif perverti. Tant que les pays afro-asiatiques n’auront pas pris conscience de leurs responsabilités en cette matière et n’auront pas pris de mesures communes pour s’en acquitter, la force même des croyances religieuses, qui devrait être une source d’unité et un rempart contre toute interférence étrangère, mènera à sa propre rupture, et pourrait aboutir à l’anéantissement de la liberté chèrement acquise par de grandes parties de l’Asie et de l’Afrique grâce à leurs actions communes.Chers frères et sœurs, l’Indonésie est l’Asie et l’Afrique réunies en miniature. C’est un pays aux multiples religions et croyances. Nous comptons en Indonésie des musulmans, des chrétiens, des bouddhistes adorateurs de Shiva, et des gens d’autres convictions. Qui plus est, nous avons de nombreux groupes ethniques, tels que les Acehnais, les Batak, les Sumatrais centraux, les Sundanais, les Javanais centraux, les Madurais, les Toraja, les Balinais, etc. Mais Dieu merci, nous avons notre volonté d’unité. Nous avons notre Pancha Sila. Nous pratiquons le principe du «Vivre et laisser vivre», nous sommes tolérants les uns envers les autres. BhinnekaTunggal Ika - Unité dans la diversité est la devise de l’Indonésie. Nous sommes une nation.Ainsi, faites en sorte que cette conférence afro-asiatique remporte un grand succès! Faites du principe «Vivre et laisser vivre» et de la devise «L’Unité dans la diversité» la force unificatrice qui nous rassemble tous – cherchez dans les discussions amicales, informelles des moyens par lesquels chacun d’entre nous peut vivre sa propre vie, et laissez les autres vivre leur propre vie, à leur propre manière, en harmonie et en paix.Si nous y parvenons, les effets que cela produira sur le monde en général en matière de liberté, d’indépendance et de bien-être de l’homme seront considérables. La lumière de la compréhension a de nouveau été allumée, le pilier de la coopération a de nouveau été érigé. La présence de vous tous ici aujourd’hui témoigne à elle seule la grande probabilité de faire de cette conférence une réussite. C’est à nous à lui donner de la force, à lui donner un pouvoir d’inspiration, à diffuser son message partout dans le monde.Un échec signifierait que la lumière de la compréhension qui semblait jaillir à l’Est –la lumière vers laquelle se tournaient toutes les grandes religions qui ont vu le jour ici par le passé – a de nouveau été assombrie par un nuage funeste avant même que l’homme ne puisse profiter de sa chaleur.Cependant, soyons remplis d’espoir et de confiance. Nous avons tant de points communs!Somme toute, tous ceux qui sont rassemblés ici aujourd’hui sont voisins. Nous avons presque tous des liens d’expérience commune qui nous unissent, l’expérience du colonialisme. Bon nombre d’entre nous ont une religion commune. Bon nombre d’entre nous ont des racines culturelles communes. Bon nombre d’entre nous, nations soi-disant «sous-développées», sont confrontés à des problèmes économiques plus ou moins similaires, de sorte que chacun peut profiter de l’expérience et de l’assistance des autres. Et je pense que je peux oser dire que nous vénérons tous les idéaux de l’indépendance nationale et de la liberté. Oui, nous avons tellement de choses en commun. Et pourtant, nous nous connaissons si peu!Si cette conférence parvient à faire en sorte que les peuples de l’Est, dont les représentants sont réunis ici, se connaissent un peu mieux les uns et les autres, s’apprécient un peu plus, sympathisent un peu plus avec les problèmes des autres – si tout ceci se produit, alors cette conférence aura bien entendu une utilité, indépendamment de ce à quoi d’autre elle pourrait aboutir. Mais j’espère que cette conférence ira bien au-delà de la compréhension et de la bonne volonté; j’espère qu’elle démentira les propos d’un diplomate de l’autre bout de la planète qui affirmait: «Cette conférence afro-asiatique se sera rien de plus qu’une rencontre autour d’une tasse de thé». J’espère qu’elle apportera la preuve que nous, dirigeants asiatiques et africains, comprenons que l’Asie et l’Afrique ne peuvent prospérer que si elles sont unies et que même la sécurité du monde en général ne peut pas être garantie sans une Asie et une Afrique unies. J’espère que cette conférence donnera une orientation à l’humanité, signalera à l’humanité la voie qu’elle doit prendre pour parvenir à la sécurité et à la paix. J’espère qu’elle saura prouver que l’Asie et l’Afrique sont en train de renaître – non, qu’une Nouvelle Asie et qu’une Nouvelle Afrique sont nées!Notre tâche consiste d’abord à chercher à se comprendre mutuellement, et de cette compréhension naîtra une meilleure appréciation les uns des autres, et cette appréciation mènera à une action collective. Gardez toujours présents à l’esprit les propos de l’une des plus grandes personnalités de l’Asie: «Parler est facile. Agir est difficile. Comprendre est le plus difficile. Une fois que l’on a compris, il est facile d’agir».J’arrive au terme de mon discours. À la grâce de Dieu, que vos discussions soient fructueuses et que votre sagesse fasse jaillir des durs silex des circonstances actuelles des étincelles de lumière!Ne soyons pas amers à l’égard du passé, mais tournons nos regards fermement vers l’avenir. Rappelons-nous qu’aucune bénédiction de Dieu n’est aussi douce que la vie et la liberté. Rappelons-nous que la stature de l’humanité tout entière s’en trouve affectée tant que les nations ou une partie des nations ne sont pas libres.Rappelons-nous que le plus noble objectif de l’homme consiste à se libérer de ses liens de crainte, dedéchéance humaine, de pauvreté, à se libérer de ses liens physiques, spirituels et intellectuels qui ont pendant trop longtemps freiné le développement de la majorité de l’humanité.Et souvenons-nous, mes chers frères et sœurs, que dans l’intérêt de tout ceci, nous – Asiatiques et Africains – devons nous unir.En tant que président de la République d’Indonésie, et au nom des quatre-vingts millions d’Indonésiens, je vous souhaite la bienvenue dans ce pays. Je déclare la conférence afro-asiatique ouverte, et je prie pour qu’elle soit bénie par Dieu et pour que les discussions soient bénéfiques aux peuples d’Asie et d’Afrique ainsi qu’aux peuples de toutes les nations!Bismillah!Dieu vous garde!Source : cvce.eu
mardi 19 mai 2020
« Tous les hommes naissent égaux. Le Créateur nous a donné des droits inviolables, le droit de vivre, le droit d’être libres et le droit de réaliser notre bonheur. »Cette parole immortelle est tirée de la Déclaration d’Indépendance des États-Unis d’Amérique en 1776. Prise dans un sens plus large, cette phrase signifie : tous les peuples sur la terre sont nés égaux ; tous les peuples ont le droit de vivre, d’être heureux, d’être libres.La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de la Révolution française de 1791 proclame également : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. »Ce sont là des vérités indéniables.Et pourtant, pendant plus de quatre-vingts années, les colonialistes français, abusant de drapeau de la liberté de l’égalité, de la fraternité, ont violé notre terre et opprimé nos compatriotes. Leurs actes vont directement à l’encontre des idéaux d’humanité et de justice.Dans le domaine politique, ils nous ont privés de toutes les libertés.Ils nous ont imposé les lois inhumaines. Ils ont constitué trois régimes politiques différents dans le Nord, le Centre et le Sud du Viet Nam pour détruire notre unité nationale et empêcher l’union de notre peuple.Ils ont construit plus de prisons que d’écoles. Ils ont sévi sans merci contre nos patriotes. Ils ont noyé nos révolutions dans les fleuves de sang. Ils ont jugulé l’opinion publique et pratiqué une politique d’obscurantisme. Ils nous ont imposé l’usage de l’opium et de l’alcool pour affaiblir notre race.Dans le domaine économique, ils nous ont exploités jusqu’à la moelle, ils ont réduit notre peuple à la plus noire misère et saccagé impitoyablement notre pays.Ils ont spolié nos rizières, nos mines, nos forêts, nos matières premières. Ils ont détenu le privilège d’émission des billets de banque et le monopole du commerce extérieur.Ils ont inventé des centaines d’impôts injustifiables, acculé nos compatriotes, surtout les paysans et les commerçants, à l’extrême pauvreté.Ils ont empêché notre bourgeoisie nationale de prospérer. Ils ont exploité nos ouvriers de la manière la plus barbare.En automne 1940, quand les fascistes japonais, en vue de combattre les Alliés, ont envahi l’Indochine pour organiser de nouvelles bases de guerre, les colonialistes français se sont rendus à genoux pour leur livrer leur pays.Depuis, notre peuple, sous le double joug japonais et français, a été saigné littéralement. Le résultat a été terrifiant. Dans les derniers mois de l’année passée et le début de cette année, du Quang Tri au Nord Viet Nam, plus de deux millions de nos compatriotes sont morts de faim.Le 9 mars dernier, les Japonais désarmèrent les troupes françaises. Les colonialistes français se sont enfuis ou se sont rendus. Ainsi, bien loin de nous « protéger » en l’espace de cinq ans, ils ont par deux fois vendu notre pays aux Japonais.Avant le 9 mars, à plusieurs reprises, la Ligue Viet Minh a invité les Français à se joindre à elle pour lutter contre les Japonais. Les colonialistes français, au lieu de répondre à cet appel, ont sévi de plus belle contre les partisans du Viet Minh. Lors de leur débandade, ils sont allés jusqu’à assassiner un grand nombre de prisonniers politiques incarcérés à Yen Bay et à Cao Bang.Malgré tout cela, nos compatriotes ont continué à garder à l’égard des Français une attitude clémente et humaine. Après les événements du 9 mars, la Ligue Viet Minh a aidé de nombreux Français à passer la frontière, en a sauvé d’autres de prisons nippones et a protégé la vie et les biens de tous les Français.En fait, depuis l’automne de 1940, notre pays a cessé d’être une colonie française pour devenir une possession nippone.Après la reddition des Japonais, notre peuple tout entier s’est dressé pour reconquérir sa souveraineté nationale et a fondé la République démocratique du Viet Nam.La vérité est que notre peuple a repris son indépendance des mains des Japonais et non de celles des Français.Les Français s’enfuient, les Japonais se rendent, l’empereur Bao Dai abdique. Notre peuple a brisé toutes les chaînes qui ont pesé sur nous durant près d’un siècle, pour faire de notre Viet Nam un pays indépendant. Notre peuple a, du même coup, renversé le régime monarchique établi depuis des dizaines de siècles, pour fonder la République démocratique.Pour ces raisons, nous, membres du gouvernement provisoire, déclarons, au nom du peuple du Viet Nam tout entier, nous affranchir complètement de tout rapport colonial avec la France impérialiste, annuler tous les traités que la France a signés au sujet du Viet Nam, abolir tous les privilèges que les Français se sont arrogés sur notre territoire.Tout le peuple du Viet Nam, animé d’une même volonté, est déterminé à lutter jusqu’au bout contre toute tentative d’agression de la part des colonialistes français.Nous sommes convaincus que les Alliés qui ont reconnu les principes de l’égalité des peuples aux conférences de Téhéran et de San Francisco, ne peuvent pas ne pas reconnaître l’indépendance du Viet Nam.Un peuple qui s’est obstinément opposé à la domination française pendant plus de quatre-vingts ans, un peuple qui, durant ces années, s’est résolument rangé du côté des Alliés pour lutter contre le fascisme, ce peuple a le droit d’être libre, ce peuple a le droit d’être indépendant.Pour ces raisons, nous, membres du gouvernement provisoire de la République démocratique du Viet Nam, proclamons solennellement au monde entier :Le Viet Nam a le droit d’être libre et indépendant et, en fait, est devenu un pays libre et indépendant. Tout le peuple du Viet Nam est décidé à mobiliser toutes ses forces spirituelles et matérielles, à sacrifier sa vie et ses biens pour garder son droit à la liberté et à l’indépendance.






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