Lettre de l'envoyé du Roi Louis XVIII à Alexandre Pétion lui demandant de reconnaitre la souveraineté du Roi des Français sur Haïti


Au Port-au-Prince, ce 9 Novembre 1814

                      A S. Exc. le Président d'Haïti

Le soussigné, agent principal de S. E. le ministre de la marine et des colonies de S. M. Très-Chrétienne pour la restauration de la colonie française dans l'ile d'Haïti, a l'honneur de proposer les considérations et les mesures ci-dessous mentionnées, à M. le Président PÉTION, et aux autorités constituées provisoirement dans cette colonie.

Après quatre ans d'agitations et de guerres, faites avec une animosité et une déloyauté, depuis longtemps inusitées parmi les nations civilisées de l'Europe, ces nations reposent enfin à l'ombre de la paix.

Elles doivent ce bienfait à la destruction du gouvernement révolutionnaire qui désolait la France; à la chute de ce perfide et sanguinaire usurpateur, de ce fléau de Dieu, le moderne Attila, auquel il avait permis de tyranniser le peuple français et les autres nations, afin de les guérir et de les punir de leurs folies et de leurs crimes révolutionnaires ; elles le doivent, surtout, ce bien fait de la paix, à la restauration de l'auguste et bienfaisante maison de Bourbon.

Tandis que de tous les points de l'empire français et de l'Europe, des cris d'allégresse s'élèvent vers le ciel, des voix discordantes se feront-elles entendre chez la reine des colonies françaises ?

Les nations si longtemps en armes contre la France révolutionnaire, ou plutôt contre le gouvernement révolutionnaire de la France, ayant fait une paix sincère avec notre gouvernement légitime, le gouvernement actuel d'Haïti montrera-t-il moins de respect, d'estime et de confiance à ce gouvernement antique et vénéré des Bourbons, que les gouvernements de l'Europe civilisée ?

Toutefois, les Haïtiens ont été si souvent ct si cruellement trompés, qu'un esprit de défiance presque indestructible s'est établi parmi eux.

Mais par qui donc ont-ils été trompés, trahis, égorgés, noyés ?

Par ces mêmes hommes de sang et de boue, l'écume, le rebut et la honte de la nation française ; les ennemis et les persécuteurs de la maison des Bourbons et de tous les gens de bien ; les disciples des ROBESPIERRE, des Marat et des CARRIER ; les dignes satellites de leur successeur, le tyran Corse.

Oui, les ennemis, les bourreaux des Haïtiens ne sont autres que les criminels ennemis de nos chers et vénérés Bourbons.

Habitants d'Haïti, réfléchissez bien à cette circonstance ; réfléchissez-y bien, surtout vous, chef suprême de leur gouvernement ; vous tous, généraux et magistrats, auxquels la Providence a confié le soin de ce peuple, le soin de l'éclairer sur ses véritables intérêts; n'en doutez pas, ce peuple vous demandera un jour un compte rigoureux de son bonheur ou de son malheur.

Ces réflexions préliminaires posées, j'aurai l'honneur de proposer au Président d'Haïti, de reconnaître et de proclamer la souveraineté du monarque français, aussitôt qu'il aura jugé, dans sa sagesse, le peuple de ce pays suffisamment préparé à ce grand et heureux événement.

Pourquoi, à l'imitation des hommes sages et énergiques qui, dans l'interrègne qui a eu lieu en France, entre la chute de BUONAPARTE et la restauration des Bourbons, le Président d'Haïti, assisté de quelques-uns des principaux chefs, ne se constitueraient-ils pas le Président et les membres du gouvernement provisoire d'Haïti, au nom de S. M. Louis XVIII ?

S'ils ont la sagesse et l'énergie d'adopter cette bienfaisante mesure, que de nobles et d'honorables distinctions et de récompenses ne mériteront-ils pas du digne petit-fils du bon HENRY IV ! Combien de gratitude de la part de la France, leur patrie, et de leurs compatriotes d'Haïti !

Que le chef suprême et ses subordonnés persuadent bien leurs compatriotes que les progrès des lumières ont détruit en France, comme pour les colonies, la tyrannie des préjugés nuisibles à l'humanité : que de même que ces volcans qui, par leurs irruptions, désolent les pays qui les environnent, mais répandent des cendres qui fertilisent les campagnes, la révolution française a laissé après elle quelques vérités et quelques principes utiles, d'où est résultée cette constitution libre et sage que nous venons de recevoir de notre bienfaisant législateur Louis XVIII ; que semblable à la Divinité dont il est l'image et le représentant, ce monarque, père de tous les Français, soit qu'ils aient reçu le jour sous le climat de l'Europe ou sous celui de la zône torride, quelle que soit la couleur que la nature ait imprimée sur leurs visages, semblable, dis-je, à la Divinité, ce monarque également bon et éclairé les chérit tous également; veut les faire participer tous au nouvel ordre de choses qui a régénéré la France, et n'établir entre eux d'autre distinction que celle des vertus, des lumières et des talents. 

Qu'ils songent bien que les hommes violents et incorrigibles, dont les préjugés seraient incompatibles avec la tranquillité de la colonie, seront repoussés de son sein.

Qu'ils songent bien que c'est un MALOUET qui est actuellement ministre de la marine et des colonies ; que M. MALOUET fut l'ami de l'abbé RAYNAL ; qu'il plaida leur cause à l'assemblée constituante ; qu'ils sachent que les les noms de Nestor chez les Grecs, celui de Caton chez les Romains, ou celui de Sully du temps de HENRY IV, ne rappellent pas l'idée de plus de ver tus que celui de MALOUET, de notre temps; et conséquemment que tout ce qui leur sera promis par un tel ministre, au nom du meilleur des rois, sera aussi sacré que si c'était la Divinité elle -même qui le leur promettait.

Qu'ils songent qu'un gouvernement si différent de celui du Corse [Napoléon Bonaparte] n'en verra parmi eux que des chefs aussi distingués par leur probité, leur désintéressement et leur humanité, que le pacha LECLERC et les autres brigands, envoyés il y a quelques années par l'usurpateur, se sont rendus horriblement célèbres par leur rapacité, leur perfidie et leur cruauté.

Combien je serai heureux si ces réflexions et ces propositions, qui ne sont que l'expression des vues paternelles de notre excellent souverain et de son vertueux ministre, font quelque impression sur l'esprit et les cœurs des chefs et des habitants d'Haïti ! Ah ! si elles pouvaient les conduire à arborer de leur propre mouvement l'oriflamme de la fidélité et de l'honneur français, avec quel bonheur, avec quelles larmes de joie, je m'empresserais de me mettre sous les ordres du chef actuel du gouvernement d'Haïti; de lui offrir de me ranger parmi les chefs militaires et de les embrasser comme mes camarades et mes frères d'armes !

Alors les Haïtiens verraient le commerce raviver leur agriculture et leur industrie ; l'aisance, les richesses et le bonheur se répandre parmi eux, et la confiance faire cesser cet état d'inquiétude et de défiance, si pénible à toutes les âmes bien nées.

Signé : DAUXION-LAVAYSSE






 



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