Henry Christophe propose à Alexandre Pétion la réunification du pays sous son autorité face à un éventuel retour des Français


ROYAUME D'HAÏTI

Au Palais de Sans-Souci, le 10 février 1815, l'an XII. 

Le comte de LIMONADE, lieutenant-général des Armées du Roi, secrétaire d'État, ministère des affaires étrangères, etc., etc., à Son Excellence M. le général de division PĖTION, etc.

Monsieur le Général, 

Les projets des implacables ennemis d'Haïti découverts ne peuvent plus laisser aux Haïtiens aucune hésitation de se réunir et d'opposer une masse de forces capables de repousser le plus promptement possible les attaques prochaines dont nos oppresseurs nous menacent. 

D'après le vœu et les dispositions des Haïtiens qui se trouvent sous votre commandement, et dans l'intime conviction que leur réunion à la grande famille haïtienne ne dépend que de vous seul, général, le Roi, chef et père de tous, avait le droit de s'attendre, dans ces circonstances qui commandent si impérieusement le bon accord, à ce que vous auriez commencé à faire les premiers pas pour vous rallier à lui; mais, pour qu'il ne soit pas dit qu'il a dépendu un seul moment de Sa Majesté que la réunion générale n'ait lieu, Sa Majesté veut encore donner aux Haïtiens une preuve de ses dispositions bienveillantes, et prouver enfin devant Dieu et devant les hommes, qu'elle n'a jamais cessé d'avoir le bien général en vue et l'intérêt commun à cœur; en conséquence, le Roi m'a commandé, général, de faire à Votre Excellence cette ouverture, et de vous proposer authentiquement:

1° L'oubli total du passé. 

2° Réunion franche et sincère. 

3° Conservation du grade et commandement de Votre Excellence. 

4° Conservation des grades et emplois, aux officiers généraux, magistrats, commandants militaires, officiers et sous-officiers de troupes, d'après les désignations décrétées par les édits de Sa Majesté, dont ci-joint exemplaires. 

5° Admission dans l'ordre de la noblesse héréditaire du royaume, selon l'échelle des grades dont sont revêtus les officiers supérieurs, civils et militaires actuels, conformément aux décrets. 

6° Garantie des propriétés à tous les Haïtiens généralement propriétaires. Sa Majesté engage sa parole royale que les articles ci-dessus seront religieusement observés. 

Sa Majesté m'a commandé d'inviter Votre Excellence de donner connaissance au peuple et aux troupes de sa détermination invariable de maintenir les officiers généraux, magistrats et officiers de tout grade, dans les places et emplois qu'ils jouissent et exercent maintenant. 

Sa Majesté donne pareillement l'assurance aux habitants, militaires, officiers et soldats des provinces du Nord et de l'Ouest, qui peuvent se trouver au Port-au-Prince ou dans le Sud, qu'il leur est loisible de rentrer, dès ce moment, dans leurs foyers, et les militaires sous leurs drapeaux, d'après l'oubli total du passé que Sa Majesté offre ; comme aussi Sa Majesté renverra dans leurs foyers, tous les habitants et militaires du Sud et de l'Ouest qui se trouvent ici.

Messieurs le comte du Trou, maréchal de camp des armées du Roi, commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint-Henri; le baron de DESSALINES, major général, secrétaire-général au département de la guerre, chevalier de Saint-Henri ; le baron de FERRIER, major général, maréchal des logis des palais de Sa Majesté, chevalier de Saint-Henri; et monsieur le chevalier d’EDOUARD MICHAUX, sont députés vers vous, pour vous porter la présente dépêche, dans laquelle sont renfermés tous les actes du gouvernement de Sa Majesté qui ont paru jusqu'à ce jour, depuis les menaces de nos ennemis.

1° Le manifeste du Roi, aux nations étrangères, du 48 septembre 1814, an XI. 

2° Le procès-verbal du conseil général de la nation, des 24 et 22 octobre. 

3° La proclamation du Roi, du 14 novembre, relativement à l'arrestation de FRANCO MEDINA, espion français. 

4° Copie des pièces et instructions du ministre MALOUET, trouvées sur ledit espion. 

5° Le machiavélisme du cabinet français, par le ministre d'État d'Haïti. 

6° Le plan général de défense du royaume. 

7° Proclamation du Roi, aux Haïtiens, du 1er janvier présente année. 

8º Copie manuscrite des premiers interrogatoires qu'a subis l'espion FRANCO MÉDINA, par-devant la commission militaire spéciale.

Messieurs les députés sont chargés de vous donner les assurances de vive voix, que toutes les offres contenues dans la présente dépêche, dont ils sont porteurs, seront religieusement observées. Ils sont aussi autorisés de donner cette assurance au peuple et aux troupes. 

Lorsque notre Souverain bien-aimé fait tous ses efforts pour réunir les Haïtiens et n'en former qu'un peuple de frères; lorsque Sa Majesté, mue par des sentiments de générosité et de conciliation, me charge d'entreprendre une ouverture pacifique qui tend si évidemment au bonheur général dans lequel le vôtre est compris, vous ne serez point de votre côté spectateur tranquille et indifférent; vos propres intérêts vous commandent, plus que vous ne croyez, de concourir sans hésiter à ce rapprochement; songez qu'il doit détruire les fâcheuses impressions auxquelles votre conduite a donné lieu, et plus tard vous ne pourrez justifier. Ces raisons sont assez puissantes pour vous déterminer à vous joindre à nous.

Qu'est- ce qui pourrait donc empêcher cette réunion, lorsque le peuple la demande et qu'il en sent l'impérieuse et prompte nécessité ?

Attendrez-vous l'arrivée de l'armée française pour reconnaître l'autorité royale ? Votre Excellence a mille preuves en mains que d'un moment à l'autre les Français peuvent tomber sur un ou plusieurs points de l'ile, et alors comment voudriez-vous que l'on pût s'entendre pour la défense commune, pour les secours mutuels que les Haïtiens doivent se porter, si vous ne vous hâlez d'opérer cette union si désirée par le peuple, et si nécessaire au salut général ? Seriez-vous le seul que l'intérêt de nos concitoyens ne pourrait émouvoir ? Cela ne me parait pas vraisemblable.

Avez- vous oublié que ce n'était que par des secours réciproques des Haïtiens que les Français ont été chassés du Port-au-Prince et des autres points de l'Ile? 

Pourriez-vous avoir la pensée que vous puissiez opérer ce qui n'a pu se faire que par le concours d'une union et d'un accord unanime ? Et si vous êtes dans cette croyance, de donnerez-vous pas la certitude au peuple que si vous n'êtes pas son ennemi caché, si vous n'êtes pas prêt à recevoir les Français, que vos intentions sont de vous tenir à l'écart pendant la tempête qui doit avoir lieu, à l'arrivée incessamment des Français ?

Ne donnerez-vous pas justement raison aux troupes, de croire aux inculpations que l'on donne déjà de votre conduite, dans l'étranger ? Les blancs français déclarent dans tous leurs écrits, DAUXION-LAVAYSSE l'a donné à entrevoir, et Médina l'a confirmé dans ses interrogatoires, que vous préférez remettre aux Français la partie qui se trouve sous votre commande ment, plutôt que de vous réunir sous l'étendard du Roi, pour la défense commune de la patrie.

S'il fallait citer privément des faits récents, d'une authenticité irrécusable, l'on pourrait vous dire que nous n'ignorons pas la mission de TAPIAU...

Le Roi, malgré la gravité de ces faits, laisse à Votre Excellence à se justifier à cet égard ; mais il devient indispensable que vous vous prononciez, afin que Sa Majesté sache la conduite qu'elle doit tenir envers vous particulièrement, et le peuple et les troupes, attendu qu'elle connaît positivement les intentions bien prononcées des Haïtiens des parties de l'Ouest et du Sud, de ne jamais se courber sous le joug de l'esclavage, non plus que les Haïtiens des provinces du Nord et de l'Ouest. C'est en vain qu'on voudrait rappeler au peuple les malheurs des guerres civiles que les Français ont suscitées parmi nous; c'est en vain que l'on chercherait des prétextes pour éluder notre réunion ; les funestes résultats de nos malheurs sont l'ouvrage des Français; c'est à nous, en reconnaissant leurs exécrables projets, de nous réunir plus que jamais, et d'effacer le souvenir de nos divisions pour ne penser qu'à nous entendre pour combattre l'ennemi commun, soit qu'il descende dans le Nord, soit qu'il descende dans l'Ouest, ou soit enfin qu'il descende dans le Sud. 

Réfléchissez attentivement, général, sur toutes les considérations de ma lettre. Il dépend de vous qu'elle ne soit qu'entre le Roi et vous. Réfléchissez bien, et vous verrez s'il peut vous rester d'autre parti, d'autre détermination, que de reconnaître promptement l'autorité royale, et de vous joindre au Roi pour concerter tout ce qui peut tendre au bonheur et à la sûreté des Haïtiens. 

Pour preuve des intentions sincères avec lesquelles le Roi veut agir avec vous, vous pouvez envoyer en toute sûreté, soit avant ou au retour des députés, des habitants et officiers revêtus de votre confiance qui entendront de la bouche du Roi même les offres que j'ai l'honneur de vous proposer ; ils pourront aussi voir et interroger l'espion français FRANCO MÉDINA, que nous tenons en arrestation au Cap-Henry, chaque Haïtien ayant le droit de l'interroger, en vertu de la proclamation du Roi.

Sa Majesté, général, attend votre réponse pour fixer son jugement définitif sur votre conduite et régler les mesures qu'elle aura à prendre à l'arrivée des Français.

            J'ai l'honneur d'être,

                        Monsieur le Général,

De Votre Excellence, 

                        Le très-humble et très-obéissant serviteur,

                                      Signé : Comte de LIMONADE.


 



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