Haïti : entre un environnement international hostile et une élite réfractaire à l'amélioration des conditions de vie de la masse


    La situation d’Haïti est aujourd’hui catastrophique. C’est le moins que l’on puisse dire. Nous avons, entre autres, des problèmes d’instabilité politique, une économie complètement délabrée, un chômage endémique, une insuffisance des infrastructures sanitaires, routières, scolaires et une jeunesse qui fuie tel un pays en guerre les campagnes et les villes pour aller se réfugier sous d’autres cieux. Cette situation interpelle la conscience de tout Haïtien qui voit son pays se transformer chaque jour davantage en ce sinistre endroit qu’est le tartare, le fin fond des enfers. Comment ne pas se poser des questions face à cette déliquescence généralisée ? Qu’est-il arrivé aux descendants de Jean-Jacques Dessalines ? Comment ne pas chercher à comprendre les racines de ce mal ?

    On ne peut pas évoquer Haïti sans évoquer 1804. Cette date phare qui a vu naître cette Nation. Elle a pris naissance au milieu d’un monde complètement hostile à l’idée que des Nègres puissent créer un État à l’instar des Européens, qu’un jour des Noirs puissent être délégués comme Ministre plénipotentiaires d’un tel État à Paris, à Madrid, à Lisbonne ou encore à Washington ou encore moins que des chefs-d’État issus de ce pays puissent recevoir des honneurs militaires à l’égal du monarque anglais ou danois. Ces puissances hostiles n’ont pas pu, hélas pour elles !, empêcher l’éclosion de cette Nation par la force, puisqu’elles avaient dû capituler devant les armées de Jean-Jacques Dessalines. Je dis volontairement, elles, sans désigner la France napoléonienne, car les forces de Napoléon luttaient pour une idée largement partagée par les cours d’Europe et les États-Unis : l’inégalité des races humaines et la nécessité de continuer à tout prix le juteux business de l’esclavage. C’est en ce sens qu’on peut dire que Napoléon menait un combat en faveur de tout le syndicat esclavagiste même si, par ailleurs, il était en guerre contre un certain nombre de ces États esclavagistes dont l’Angleterre.

    À peine l’indépendance proclamée, le 4 juin 1804, la France décrète par le biais du gouverneur colonial de Guadeloupe, Jean Ernouf, un blocus maritime contre Haïti. Quant au Ministre des relations extérieures de Napoléon, Talleyrand, il demande à son Ministre à Washington de faire pression sur le gouvernement américain pour imposer un blocus contre Haïti pour isoler et appauvrir le pays. Ce qu’il a obtenu le 28 février 1806. Haïti, c’était pendant longtemps Cuba, avec la différence notable, qu'elle n'a eu aucune solidarité internationale comme celle qu'a pu apporter aux Cubains, l'ex-Union soviétique, le Venezuela, la Russie, ou encore la République populaire de Chine.

    En 1826, lors du Congrès de Panama réunissant tous les États indépendants d’Amérique, Haïti n’a pas été invitée par Simon Bolivar malgré l’aide généreuse que le président Alexandre Pétion lui avait fournie quelques années auparavant pour libérer son pays lorsqu’il n’avait aucun soutien et sans secours. Les États-Unis et une frange de son gouvernement étaient hostiles à la participation de la République haïtienne.

    En 1825, le gouvernement français, appuyé par les puissances de l’époque, imposa à Haïti de payer aux anciens colons une indemnité de 180 millions francs or, réduite à 90 millions 1838. Les Haïtiens ont tiré la langue pour payer difficilement cette rançon pendant près d’un siècle et demi. Ce qui a grandement plombé les comptes publics. Les maigres ressources qui devaient aller à la construction d’écoles, d’hôpitaux, de voies de communication, à l’industrialisation du pays allaient faire les beaux jours d’anciens colons et des banquiers à Paris.

    Nous avons été également victimes pendant des années d’un système de racket mis en place par des pays comme les États-Unis, l’Angleterre, l’Allemagne ou encore l’Espagne pour soutirer de l’argent au pays. Pratique qui consiste à menacer la capitale de bombardements s’il ne payait pas une somme réclamée par tel ou tel pays. Qui ne se souvient pas de l’affaire Rubalcava, de l’affaire Luders, de l’affaire du capitaine Batsh ?

    On pourrait multiplier les exemples, comme le vol à main armée du stock d'or d'Haïti à la banque nationale par des Marines des États-Unis en 1914. On pourrait évoquer l'invasion du pays en 1915 par ces mêmes Marines et son occupation pendant 19 ans. On pourrait également rappeler le soutien américain aux gouvernements autoritaires, voire dictatoriaux depuis 1934. Rôle joué aujourd'hui par la prétendue communauté internationale composée de quelques pays alliés de Washington. Aujourd'hui, on pourrait mentionner le rôle néfaste du Core Group, cartel de pays qui se substitue à la volonté du peuple souverain dans la politique haïtienne.

    Haïti n’a jamais été acceptée dans le concert des Nations. C’était le vilain petit canard, le mouton noir de la bergerie. Cela continue encore aujourd’hui. Le racisme continue. Bien entendu, sous des formes modernes. L’ostracisme continue. Le refus du développement. Le pillage également. François Monuma, un ancien diplomate haïtien, disait que « le Monde n’était pas prêt à accepter un État haïtien en 1804, il n’est toujours pas prêt à l’accepter aujourd’hui ».

    Si l’étranger à un rôle non-négligeable dans l’état de délabrement d’Haïti, on ne peut en aucun cas excuser les Haïtiens, particulièrement ceux qui ont exercé le pouvoir politique depuis 1806. Non plus, il n’y a aucune excuse pour l’élite économique carnassière qui se taille la part du lion des fruits des labeurs de la majorité depuis plus de deux siècles.

    D’abord sur les dirigeants politiques, ils sont peu à avoir été aptes à diriger une commune, encore moins un pays. Ils ont pris le pouvoir par la force des baïonnettes et non pas par la volonté populaire. Ce qui fait que nous avons connu coups-d’état sur coups-d’état, instabilité sur instabilité et plusieurs assassinats de dirigeants en fonction. Une fois au pouvoir suite à une insurrection armée, ces intrus politiques distribuent des postes à ceux qui les avaient aidés à prendre le pouvoir, tout en veillant à ce que le pouvoir reste dans leurs mains le plus longtemps possible. Une partie non-négligeable du budget de la Nation, fruit des taxes et impôts de la masse populaire va à une Armée qui n’est pas en mesure de défendre le pays contre une attaque extérieure, mais qui est là pour contrecarrer des tentatives de coups-d’état. L’Armée devient dès lors l’instrument du régime pour garder le pouvoir et pour semer la terreur. On l’a vu avec la dictature sanguinaire des Duvalier ; l’Armée a été démantelée, elle n’était plus républicaine et nationale, elle était duvaliériste. La dictature des Duvalier a été juste un échantillon de l’utilisation des institutions de la République par des hommes au pouvoir, de l’appropriation de celles-ci par des dirigeants sans vision sinon que celle de demeurer chef jusqu’à leur mort. La population n’est carrément, dans ce cas, pas une priorité. Ce n’est pas par hasard que l’État reste jusqu’à aujourd’hui peu présent dans des secteurs clefs comme l’éducation, la santé, l’enseignement supérieur. Il n’y avait, par exemple, sous Boyer dans les années 1830 qu’un seul lycée dans tout le pays. L’historien Jean-François Brière rapporte la stupéfaction de Levasseur, émissaire français, lors de sa visite en Haïti en 1838. Il était surpris de la misère qui règne à Port-au-Prince, de l’état de délabrement des rues et des maisons. Rien n’a fondamentalement changé depuis. Les politiques continuent, à quelques exceptions près, à ne pas se préoccuper du sort de la population.

    Quant à l’élite économique, sa responsabilité n’est pas minime. En effet, elle ne s’identifie jamais à la classe populaire. Le mélange que forme ces deux couches de la population n’est pas différent de celui de l’huile et de l’eau. Les éléments de ce segment de la population s’identifient davantage à des citoyens français, belges ou américains lambda qu’à leurs propres compatriotes même s’ils partagent une culture commune avec le commun des Haïtiens comme le rappelle si brillamment l’historien Michel Soukar. 

    L’économie est essentiellement rentière, reposant sur l’exportation de produits agricoles comme le café, le coton, le cacao, le vétiver, etc. Production agricole qui repose sur le dos des paysans qui peine à en vivre alors même que l’élite spéculatrice s’enrichit, donne la meilleure instruction à leurs enfants, dans les meilleures écoles à l’étranger. Elle refuse l’industrialisation qui permettrait de créer des emplois solides, la consommation intérieure puis l’exportation pour faire rentrer des devises dans le pays, ce qui signifie davantage de taxes et impôts pour l’État. Rejetant l’industrie, elle préfère l’importation massive, qui est la voie de la facilité, une forme d’« argent facile » et l’exportation de produits sans valeur ajoutée, peu créateurs d’emplois. Le résultat est qu’aujourd’hui, nos ventres dépendent de la République Dominicaine, des États-Unis et d’ailleurs. C’est bien là une autre raison de nos malheurs, à côté des hostilités historiques de l’étranger et de tant d’autres.

Louinel Estimable

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