Lettre de protestation du président Fabre Geffrard contre l'annexion de la République Dominicaine par l'Espagne

Fabre Geffrard, président d'Haïti - Crédit : hoy.com.do


Fabre Geffrard
Président d'Haïti

Le général Santana, consommant l'attentat qu'il a longtemps prémédité, a fait arborer le drapeau espagnol sur le territoire de l'Est d'Haïti. Des actes émanés de ce général, déclarant ce fait, et une note en date du 6 avril de cette année, du Consulat de S.M. Catholique en Haïti, l'a notifié au gouvernement haïtien.

Certes, le gouvernement d'Haïti ne pouvait s'attendre à ce dénouement.

Les relations amicales que la Cour de Madrid avait nouées avec lui depuis peu d'années en accréditant des Consuls auprès de lui, ne l'y préparaient pas, et si, sur les conseils des puissances médiatrices, il s'était empressé d'accorder aux Dominicains une trêve de cinq années, ce n'était pas sans doute pour que ce dénouement fut préparé à l'ombre de cette trêve et de la loyale médiation de la France et de l'Angleterre.

De quel droit l'Espagne prendrait-elle aujourd'hui possession de la partie de l'Est ? Cette province n'avait-elle pas cessé entièrement et, depuis de longues années, d'être sa colonie ? N'a-t-elle pas accepté en fait pendant près d'un quart de siècle l'incorporation volontaire de la partie de l'Est à la République d'Haïti ? En dernier lieu, n'a-t-elle pas reconnu l'indépendance de la République dominicaine et n'a-t-elle pas traité avec elle d'État à État ? L'Espagne n'a donc plus aujourd'hui aucun droit sur la partie orientale d'Haïti, elle n'a pas plus de droit sur ce territoire qu'en pourrait avoir la France ou l'Angleterre, et la prise de possession de l'Est par l'Espagne est un fait aussi énorme que si elle eut été effectuée par la France ou l'Angleterre. S'il fallait admettre que l'Espagne eut encore des droits sur la République dominicaine, il faudrait admettre qu'elle en a encore sur le Mexique, sur la Colombie, sur le Pérou, enfin sur toutes les Républiques indépendantes de l'Amérique qui sont d'origine espagnole.

Et de quel droit de leur côté le général Santana et sa faction, livrent-ils à l'Espagne le territoire dominicain ?

C'est la volonté des populations, disent-ils.

Affirmation mensongère.

Ces populations tremblantes sous le régime de terreur organisé par le général Santana ne peuvent manifester aucun vœu libre. Nombre de citoyens honorables, éclairés, de patriotes dévoués de la République dominicaine jetés hors de leur patrie par le général Santana protestent de toute leur énergie contre cette aliénation de cette patrie qu'ils qualifient de lâche trahison.

Nul ne contestera qu'Haïti n'ait un intérêt majeur à ce qu'aucune puissance étrangère ne s'établisse dans la partie de l'Est.

Du moment que deux peuples habitent une même île, leurs destinées, par rapport aux tentatives de l'étranger, sont nécessairement solidaires. L'existence de l'un est intimement liée à celle de l'autre et ils sont tenus de se garantir l'un à l'autre leur mutuelle sécurité.

Supposez qu'il fût possible que l'Écosse passât tout à coup, soit sous la domination russe, soit sous la domination française, dira-t-on que l'existence de l'Angleterre n'en serait pas sur-le-champ profondément compromise ?

Tels sont les liens nécessaires qui unissent les deux parties orientale et occidentale d'Haïti. Tels sont les puissants motifs pour lesquels toutes nos Constitutions depuis notre origine politique ont constamment déclaré que l'île entière d'Haïti ne formerait qu'un seul État. Et ce n'était point une ambition de conquête qui dictait cette déclaration, c'était uniquement ce sentiment profond de notre sûreté, car les fondateurs de notre jeune société déclaraient en même temps qu'Haïti s'interdisait toute entreprise qui pourrait troubler le régime intérieur des îles voisines.

Le gouvernement haïtien comprenant mieux les conditions de l'indépendance et de la sûreté des nations a donc voulu former avec la population dominicaine un État homogène. Pendant vingt-deux ans, cette grande vue s'est réalisée par la libre et propre volonté des populations de l'Est. Les deux peuples se sont mêlés, ont vécu de la même vie politique et sociale, n'ont formé qu'un seul et même État, et l'administration de cette moitié de la patrie coûta pendant vingt-deux ans de grands sacrifices pécuniaires au gouvernement haïtien.

Si le peuple de l'Est a opéré une scission en 1844, jamais son but ne fut autre que de revendiquer sa propre autonomie. Au gouvernement unitaire, il voulut substituer, par un sentiment ombrageux de sa liberté, deux gouvernements distincts, sans méconnaître d'ailleurs le lien intime et la communauté des intérêts des deux populations. La scission de l'Est n'a jamais été au fond qu'une querelle sur la forme du gouvernement. Jamais les populations si jalouses de leur liberté n'ont entendu se livrer à une domination étrangère, comme aussi le gouvernement haïtien ne consentira jamais qu'à cette autonomie, objet de leurs vœux ardents, afin de mieux sauvegarder les intérêts communs de l'indépendance commune des deux peuples.

Le gouvernement d'Haïti déclare donc protester solennellement et en face de l'Europe et de l'Amérique contre toute occupation par l'Espagne du territoire dominicain, il déclare que la faction Santana n'a aucun droit d'aliéner, à un titre quelconque, ce territoire, qu'il ne reconnaîtra jamais une telle cession, qu'il fait hautement toutes réserves à cet égard, comme il se réserve l'emploi de tous les moyens qui, selon les circonstances, pourraient être propres à sauvegarder et à garantir son plus précieux intérêt.
Fait au Palais national de Port-au-Prince, le 6 avril 1861, an 58e de l'Indépendance.

            (Signé) : GEFFRARD.

                        Par le président :

                        Le secrétaire d'État, président du Conseil J. Paul.

                        Le secrétaire d'État de la Guerre et de la Marine : T. Déjoie.

                        Le secrétaire d'État de la Justice et des Cultes : F. E. Dubois.

                        Le secrétaire d'État de l'Intérieur et de l'Agriculture : F. Jean Joseph.

                        Le secrétaire d'État des Finances, du Commerce et des Relations extérieures :

                        V. Plésance.

                        Le secrétaire d'État de la Police générale : Joseph Lamothe.


Source : Le Moniteur haïtien du 6 avril 1861 

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