A Jacmel, le 4 septembre 1816 à bord du brig L’Indio Libre.

À Son Excellence le Président d’Haïti.

Monsieur le Président:

J’ai l’honneur de vous annoncer mon arrivée ici, après avoir fait tout ce qui était en mon pouvoir pour donner la liberté aux habitants de la Cote-Ferme; mais malheureusement, un enchainement de circonstances presque inexplicables m’a réduit à la situation de retourner dans l’asile des hommes libres, et me placer sous la protection du plus magnanime des chefs républicains du Nouveau Monde [Alexandre Pétion]. C’est comptant sur votre grand caractère, que je me suis enhardi de me présenter une seconde fois à Haïti.

Si Votre Excellence était d’un esprit moins sublime, je craindrais d’être accablé de reproches, et peut-être plus encore: car le monde ne juge des événements et des hommes que par le résultat; sans rechercher les véritables causes qui ont produit le bien ou le mal. Je n’abuserai pas de votre indulgence en vous faisant un long récit; mais je suis obligé d’éclairer Vôtre Excellence sur quelques traits de notre expédition, pour effacer les fausses impressions dont on aurait pu prévenir V.E. sur ma conduite.

Arrivé à l'île de Margarita, je fis une reconnaissance des postes ennemis qui se trouvaient alors, comme ils sont encore aujourd’hui, presque aussi bien garnis par le nombre de leurs troupes, que les positions des républicains. II était impossible de chasser les espagnols de l’île, parce que notre force étant égale à la leur, ils avaient pour eux des fortifications imprenables. En conséquence, nous partîmes pour le continent et arrivâmes á Carúpano, avec cent cinquante officiers, l’administration civile, quelques domestiques, et très peu de volontaires. Le tout se montant à trois cents hommes. 

Carúpano est un village de la province de Cumaná qui aurait pu me fournir cinq cents hommes; cependant je n’ai pu parvenir á en réunir deux cents, parce que la tyrannie espagnole a anéanti tout ce qu’il y avait de patriote á Venezuela; et n’a laissé l’existence qu’à des êtres absolument égoïstes, ou fortement prononcés pour la cause du Roi. Notre situation à Carúpano fut à la fin critique. Mon corps ne se montait qu’à six cents hommes y comprenant un renfort que le général Mariño m’envoya de Güiria. Nos ennemis avaient rassemblé contre nous toutes leurs forces de Cumaná; elles étaient beaucoup plus aguerries et leur nombre double au moins de celles que j’avais. Notre amiral était pressé de tout cote par les corsaires qui voulaient nous laisser sur cette côte (les ennemis avaient déjà une flottille de douze voiles). 

Je propose à l’amiral d’aller les battre afin d’avoir la mer libre, puisqu’il était dans l’intention de partir. Il me fit observer, qu’il ne pouvait le faire, n’ayant pas assez de monde á bord de ses bâtiments; ce qui me détermina à m’embarquer avec mes soldats, pour mieux assurer le succès de ce combat naval. A cet effet, je fis embarquer mes troupes; et de plus les marins reçurent à leurs bords cinq cents femmes qui craignaient d’être égorgées par les royalistes. Cet incident donna un prétexte à Messieurs les capitaines des corsaires, pour dire qu’il ne pouvaient se battre avec des femmes á leurs bords; tandis que c’étaient eux mêmes qui les avaient embarquées. Nous étions sur mer. Les ennemis avaient pris possession de Carúpano. Nous ne pouvions attaquer Cumaná avec six cents hommes qui composaient toute ma forcé. II fallait donc prendre un parti. Je proposai à Mr. Brion de nous porter sur la Guayana; il s’y refusa, alléguant pour raison qu’il n’avait même pas assez de vivres pour aller à Güiria. Si nous retournions sur nos pas nous allions perdre le peu de monde que j’avais, par le manque de vivres et une très grande désertion qui s’était introduite parmi mes troupes. Nous avons tiré tout le parti possible de la cote orientale de Cumaná. En conséquence, je devais partir, pour aller dans un pays qui nous fut plus favorable, tant par l’esprit de patriotisme que par les moyens de subsistance. J’ai choisi le village de la cote d’Ocumare pour le point de mon débarquement. Cet endroit se trouve entre les places de Puerto Cabello et La Guaira; mais sa possession me mettait a même de pouvoir m’introduire dans le cœur de la capitale de Caraque sic qui est, sans contredit, le pays le plus attaché au système républicain. Nos troupes s’emparèrent de ce fameux point militaire, dont j’avais parlé a V.E. dans les entretiens que j’eus l’honneur d’avoir avec elle. Le colonel Soublette, commandant le corps de troupes qui prit possession de la Cabrera et Maracay, eut ordre de se fortifier et de réunir autant de monde que possible pour augmenter notre expédition. Par malheur, une lettre interceptée par le surnommé colonel, portait: "que le général Morales venait d’arriver dans les environs de Valence, a la tete de sept mille hommes". Le fait est que ce général était arrivé, mais avec cinq cents hommes seulement, que le colonel Soublette aurait battus facilement. II crut cette fausse nouvelle, abandonna les inexpugnables positions qu’il occupait, et se retira sur Ocumare, où était mon quartier général. Lorsqu’il prit la Cabrera, il battit un escadron de hussards de Ferdinand Sept; le débris de cet escadron se replia sur le corps du général Morales, qui attaqua le colonel Soublette dans sa retraite; il fut repoussé, et le colonel continua sa marche jusqu’au sommet de la montagne, où il prit position afin de s’assurer les Communications avec moi. Cette retraite est la cause de nos malheurs; parce qu’elle nous priva d’un pays qui seul aurait pu nous fournir des hommes pour former une bonne armée. 

L’amiral Brion manquait de vivres pour sa flottille; cette raison, jointe au mécontentement des matelots qui désiraient aller en course, lui dictait la mesure de me quitter; néanmoins, je le priai instamment de rester huit jours dans le port, tant pour la sûreté de mes armes et munitions, que pour effectuer notre retraite en cas de malheurs. Je l’assurai de plus, que s’il attendait, dans huit jours, je prendrai sic Caraque. II avait de très bonnes raisons pour partir, puisqu’il n’avait pas de vivres. Aussi sa flottille mit à la voile, laissant mon pare sur la cote. Ce dépôt était trop précieux pour notre entreprise, pour que je le laissasse sans une forte garde. Je n’en avais pas. J’en fis une avec les habitants du pays. Aussitôt que j’appris les mouvements rétrogrades de mes troupes, je partis, menant avec moi les recrues que j’avais faites dans le pays; mais elles n’arrivèrent pas assez à temps pour se trouver á l’attaque que les espagnols nous firent le lendemain de mon arrivée sur le champ de bataille. Nos positions étaient excellentes, mais 1’ ennemi était plus nombreux et plus aguerri que nos troupes, qui savaient á peine manier le fusil; la victoire resta aux espagnols, qui se conduisirent dans cette affaire avec la plus grande audace. Nous fumes obligés de replier sur l’Ocumare, nos pertes nous ayant réduits á trois cents hommes. J’ordonnai de se porter sur Choroní, un autre poste de la cote, où nous avions ramassé deux cents hommes, anciens esclaves que nous venions de rendre á la liberté. J’eus recours, n’ayant pas de chevaux, pour transporter nos armes et nos munitions, au brig Indio Libre, que nous avions pris à Carúpano, et deux autres goélettes marchandes, qui se trouvaient dans le port. Le brig étant armé, j’ordonnai au major général de marine, Viheret, de tout embarquer; mais il m’observa, qu’il n’avait aucune confiance dans le capitaine, parce qu’il avait eu des démêlées très désagréables avec l’amiral Brion, de qui il était l’ennemi personnel, et voulait lui enlever le brig; il me proposa de tout faire mettre sur les bâtiments marchands, plutôt qu’à bord de l’Indio Libre, dont le capitaine aurait pu s’emparer de toutes nos armes et munitions. Je laissai agir Villeret, en qui nous avions toute confiance, et à qui Mr. Brion avait laissé le commandement de la marine pendant son absence. La nuit du jour de notre défaite arrive, et Villeret s’embarque, ayant mis á abord des bâtiments marchands, la plus grande partie de nos effets, et laissant á terre, plutôt que de les embarquer á bord du brig, plus de mille fusils et une partie de notre poudre. Je le fis appeler, il me répond qu’il ne peut venir, parce qu’on veut le laisser à terre, que d’ailleurs il ne peut nullement se fier au capitaine; et immédiatement il mit á la voile.

Je me trouve dans une situation désespérée, entouré d’ennemis de tout côté, ne pouvant pas même conserver le port d’Ocumare, parce qu’il est sans défense, et que nos forces étaient presque anéanties, par des désertions et les pertes éprouvées dans le combat; d’ailleurs, d’après toute apparence, je serais resté sans armes et sans munitions: conséquemment, j’aurais été forcé de devenir simple partisans (sic), á la tete du peu de soldats qui me seraient restes attachés, au milieu de tant d’ennem