Haïti, une des plus grandes révolutions des droits humains du monde, avant la tragédie

Jean-Luc Virchaux, ancien ambassadeur de Suisse en Haïti - Crédit: jetdencre.ch


Par Jean-Luc Virchaux, ancien ambassadeur de Suisse en République d’Haïti entre 2014-2018

La République d’Haïti n’est ni un pays maudit, ni le pays le plus pauvre du continent américain, comme j’ai pu le lire dans beaucoup d’articles de presse suite à l’assassinat de son président, Jovenel Moïse. Le destin d’Haïti est simplement tragique et trouve ses racines dans son histoire unique et incroyablement contemporaine.

Perle des Antilles, cette ancienne possession française était la plus importante productrice de sucre du monde à la fin du XVIIIe siècle. Le système d’exploitation économique était redoutablement efficace, s’appuyant sur 35 000 colons et dix à vingt fois plus d’esclaves – leur espérance de vie, une fois arrivés sur place, ne dépassait pas quatre à cinq ans.

À la fin de ce même XVIIIe siècle, les révoltes d’esclaves, de plus en plus organisées, se sont multipliées jusqu’en 1803, année de la victoire de la bataille de Vertières contre les 80 000 soldats de l’armée napoléonienne. Pour la première fois, des esclaves conquéraient leur indépendance face à un système d’exploitation colonial. Et là commence la tragédie haïtienne, par le déclenchement d’une des plus grandes révolutions des droits humains de ce monde: changer des bêtes de somme en individus libres et autonomes. Nous leur devons respect, estime et un minimum de devoir de mémoire. Tout cela pour que ce pays ne soit pas seulement – comme l’a écrit, dans son récent éditorial du Temps, Richard Werly – «martyr de notre indifférence».

Haïti a chèrement payé son indépendance: le pays s’est rapidement retrouvé sous un blocus maritime mis en place par l’alliance des puissances de l’époque (Espagne, France, Grande-Bretagne). Pire, vingt ans plus tard, la France arrive à imposer à la jeune République une dette de 150 millions de francs or pour dédommagement des pertes économiques subies. Haïti a fini d’acquitter sa dette en 1942, en puisant dans son capital forestier par le biais de la vente de ses bois précieux – acajou ou bois de campêche.

Cette indépendance a ouvert la voie aux autodéterminations sud-américaines; Haïti a, entre autres, accueilli Simon Bolivar, le père de la libération de la Colombie. Elle a aussi contribué et permis à la Grèce d’accéder en 1820 à son autonomie. Haïti a ouvert, en 1939, ses frontières pour accueillir les juifs d’Europe tout en déclarant la guerre à l’Allemagne nazie.

Haïti peine à trouver le chemin de la gouvernance, et la mort du président Moïse en est la dernière expression. Le pays n’a plus de pouvoir institutionnel légitime. Le Sénat et la Chambre des députés ne sont plus fonctionnels, le pouvoir judiciaire a perdu son président. Le premier ministre a démissionné quelques jours avant l’assassinat du président, et revendique depuis le pouvoir face à un nouveau premier ministre qui, lui, n’est pas encore entré en fonction.

Pourtant, Haïti regorge de têtes bien faites, et plusieurs mouvements citoyens occupent le terrain des propositions pour sortir de cette crise. Espérons qu’ils soient entendus et soutenus par une communauté internationale jusqu’à présent bien timorée.

Nota : Cet article a été publié initialement par l'auteur le 9 juillet 2021 dans le journal helvétique Le Temps.

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