Première réponse du Président Alexandre Pétion à l'émissaire français Dauxion-Lavaysse

                                        

                 
Port-au-Prince, le 12 novembre 1814
                                                                                                   

Alex. Pétion, Président d'Haïti                                                                                                  

A l'honneur d’accuser réception à S. Exc. le général DAUXION-LAVAYSSE de la note qu'il lui a adressée le 9 du présent mois, en sa qualité d'agent principal de S. Exc. le ministre de la marine et des colonies de S.M. Très-Chrétienne pour la restauration de la colonie française dans l'ile d'Haïti.

Une révolution aussi longue qu'étonnante, qui a failli bouleverser l'uni vers, et dont le caractère et la marche ne trouvent point d'exemple dans les annales du monde, vient de se terminer d'une manière aussi extraordinaire qu'elle était inattendue ; et les nations, rendues à la paix , recherchent les traces perdues ou oubliées de leurs anciennes institutions. L'ile d'Haïti, appelée par les cris de la liberté qui ont retenti en France, à l'aurore de la révolution, était, par sa nature, destinée à y prendre une part bien active ; aussi s'y est elle fait ressentir dans toute sa force, et les événements qui l'ont accompagnée, ont préparé son état actuel. 

C'est avec peine que le Président d'Haïti retracera à S. Exc. le général LAVAYSSE , que tous les malheurs de ce pays sont l'ouvrage de la France révolutionnaire; qu'elle n'a cessé de les provoquer par une conduite constante et cruelle, qui a poussé les habitants d'Haïti au désespoir . Jamais peuple ne montra plus de dévouement à la métropole que celui- ci. Abandonné par elle aux caprices et aux fureurs sanguinaires d'agents féroces et corrompus, qui tour à tour se succédaient pour la déchirer de plus en plus, les Haïtiens, toujours fidèles à la France, combattaient pour elle, sous son pavillon, la faisaient triompher à 2000 lieues, et ne cessaient de lui donner des preuves d'un attachement sans exemple, lorsqu'à l'époque de la paix d'Amiens, elle fil une expédition qui devait fixer le bonheur dans cette belle contrée, et reconnaître les services rendus à la mère-patrie par une portion d'hommes qui, seuls et livrés à eux-mêmes, avaient pendant quatorze années soutenu la gloire des armes françaises : expédition de cannibales, où les colons et les Français rivalisèrent à l'envi dans la soif ardente du sang des malheureux Haïtiens ! Les armes dont ils venaient de se servir pour faciliter la prise de pos session de l'armée française, leur étaient arrachées des mains, et ils étaient entraînés dans des prisons flottantes, qualifiées du nom d'étouffoirs, suffoqués, noyés, ou pendus, bayonnettés, brûlés, dévorés par des chiens dressés à cet horrible manège et transportés à grands frais de la côte espagnole pour cet abominable usage ! Chaque nuit cou "ait de ses ombres ces terribles exécutions ; et le jour était consacré à réunir indistinctement les victimes. Il suffisait d'avoir porté les armes, soit comme officier ou soldat, d'avoir paru d'une manière quelconque sur le théâtre de la révolution, pour recevoir la mort. Le sexe, l'enfance, la vieillesse, n'arrêtaient pas la fureur de ces monstres! Et quand on manquait de proie, on entrait dans les maisons pour former la chaine nocturne par les domestiques ou les premiers venus ! Les citoyens dans les villes étaient privés de manger du poisson, pour ne pas se nourrir de leur propre sang ! Et quand, aux mêmes époques, les maladies exerçaient leurs ravages sur l'armée française, exposée à la vengeance et au ressentiment de ceux qui, pour se soustraire au supplice, se réfugiaient dans les bois et la guerroyaient, on voyait les remparts garnis de ces mêmes Haïtiens qui la défendaient de leurs bras et de leur courage, jusqu'au moment où leur tour de périr arriva! Tels étaient, général, les plaisirs et les délassements de LECLERC, de ROCHAMBEAU, de ces colons propriétaires qui les excitaient, et qui, dans la crainte qu'ils ne fussent suspendus, provoquèrent, par une adresse, la nomination de ROCHAMBEAU à la place de capitaine général. Leurs veux furent exaucés ; hélas ! peut- être étaient-ils ceux de la France ! ce fut le signal où la désertion des Haïtiens dans les bois devint presque générale ; ce fut aussi celui où les tortures redoublèrent. Je pris moi-même mon parti, pour me soustraire à la mort. Quel était notre espoir ? Pouvions-nous croire à la possibilité de repousser les Français ? Mais aussi quel était notre alternative ? Pouvions-nous hésiter dans le parti que nous avions à prendre ? J'ose croire qu'il nous justifie : Dieu et notre persévérance ont fait le reste.

A l'évacuation de l'armée française, nous sommes rentrés dans les villes : tout était détruit ; il a fallu tout revivifier. Nous parlera-t-on de nos crimes, de notre vengeance ? Qu'on lise l'histoire de gros malheurs, et que l'on nous juge : j'ai vu, je crois, quelque part, dans les annales lugubres du monde, que dans les pays où régnait l'esclavage, quand les esclaves pouvaient parvenir à briser leurs chaînes, ils en forgeaient des armes contre leurs oppresseurs ; c'est ce que nous avons fait : la guerre venait de se rallumer entre la France et l'Angleterre. Isolés de toutes les nations, obligés de nous administrer, notre premier acte a été de proclamer l'indépendance ; il était naturel, il était naturel dans toutes  ces circonstances ; nous nous sommes donné une Constitution, des lois fixes et positives; depuis onze années, nous nous dirigeons nous-mêmes ; les cadres des emplois sont tous remplis par des Haïtiens régénérés ; nous avons une armée ; notre pavillon a flotté et a été respecté sur les mers ; nous nous sommes trouvés dans la nécessité de nous mettre à la hauteur de notre état et de nos destinées ; nous avons respecté le droit des gens ; enfin nous pouvons, sans trop avancer, dire que nous avons joué un rôle parmi les puissances coalisées contre la France révolutionnaire, en aidant, par notre commerce, nos approvisionnements dans les Antilles, notre attitude d'une manière plus ou moins directe, leurs opérations, et nous nous associons à la gloire d'avoir coopéré aux résultats qui viennent de se passer. Que cet amour-propre nous soit permis.

Je demanderai à Votre Excellence si nous pouvons rétrograder; si nous pouvons nous départir des avantages précieux que nous nous sommes procurés ; de la liberté, dans toute l'étendue de sa signification ; de l'égalité parfaite de nos droits, et de la garantie que nous tenons, par les armes qui sont dans nos mains. 

« Toutefois les Haïtiens ont été si souvent et si cruellement trompés, qu'un esprit de défiance presque indestructible s'est établi parmi eux . » 

C'est un axiome sans réplique ; et j'ajouterai que cet esprit de défiance a sans cesse été nourri par les écrits, les plans d'attaque du pays et de proscriptions, qui n'ont cessé d'inonder la France, et dont plusieurs sont parvenus jusqu'à nous. Les P. A., etc., etc., tous colons effrénés, dans leur rage impuissante, ont calculé les termes et les moyens à employer pour nous subjuguer ; non contents de désirer la possession de leurs biens, ils ont encore disposé des nôtres, et ont osé les faire figurer dans un chapitre de recettes coloniales ; peut-il exister encore des rapports entre nous et de tels hommes. Aucune confiance peut-elle renaître ? où étaient-ils ? à qui ont-ils lié leur fortune ? Certainement ils n'étaient pas en Angleterre avec Louis XVIII, mais bien aux pieds de l'idole, à brûler l'encens ; l'encensoir leur a échappé des mains, mais la cassolette leur est restée ; elle est pour nous la boîte de Pandore... Plus heureux que les émigrés, prétendraient-ils rentrer en possession de leurs propriétés, lorsque les compagnons fidèles de leur souverain ont été forcés d'y renoncer ? 

Votre Excellence me fait l'honneur de me dire que les temps ont bien changé; quelle différence, quel contraste entre Louis XVIII et le gouvernement précédent ! Je suis bien éloigné de penser autrement, et d'attribuer à S. M. Très-Chrétienne des sentiments si opposés à ceux qu'elle a toujours manifestés ; nous la connaissons par ses malheurs. Elle ne connaît de nous que les nôtres : nous ne l'avons jamais offensée ; et les mêmes hommes qui la persécutaient étaient également nos persécuteurs. Où la révolution a-t-elle commencé ? contre qui ? La cocarde nationale a été apportée de France, et les premiers troubles du pays se sont manifestés parmi les blancs français, contre le gouvernement et son souverain, dont l'autorité fut méconnue. Que faisions-nous alors ? Qu'on se rappelle le colonel MAUDUIT et sa mort: l'on verra quelle était notre conduite. La restauration de S. M. Très-Chrétienne sur le trône ne nous a pas surpris. C'était le vœu des puissances, et c'est sous les murs de la capitale que cet ouvrage s'est consommé en présence de leurs armées. Le premier acte du Roi en rentrant en France a été l'oubli du passé, de ne voir dans les Français que des Français, et de sacrifier au repos du monde et de son royaume les plus cruels souvenirs. Il n'a pas compté à cet égard les sacrifices. Serions-nous donc les seuls exclus d'en obtenir en notre faveur ?

Je ne suis pas opposé à l'idée que les hommes peuvent s'entendre : ils sont, par leur organisation, faits pour se communiquer ; de là naissent quelquefois les rapprochements; en droit naturel ils le peuvent toujours, parce qu'il y a égalité entre eux ; c'est la position dans laquelle nous nous regardons ; mais il ne nous est pas prouvé de quelle manière nous sommes considérés. Sous le rapport du commerce et de ses résultats dans la balance générale des affaires de la France, peu importe entre les mains de qui se trouve le pays ; ils seront toujours les mêmes, et c'est une chose démontrée qu'il ne peut être utile que dans les nôtres. En adoptant une autre manière de voir, qu'en arriverait-il ? La guerre nécessairement perdrait tout, surtout de la manière dont elle se fait dans cette ile, où elle est absolument une guerre de destruction, et elle ne serait pas à l'avantage du système politique qu'on voudrait suivre. Votre Excellence doit être bien assurée que nous ne la désirons pas, et que nos opinions n'appartiennent à aucune ambition personnelle de pouvoir ; nous n'envisagerons que notre existence, notre sécurité et notre garantie contre toute espèce d'événement. 

Pour pouvoir répondre à votre Excellence d'une manière précise à la proposition principale contenue dans sa note officielle, j'ai l'honneur de la prévenir que j'ai convoqué les premières autorités de la République, au Port-au-Prince, pour le 21 de ce mois, afin de la leur communiquer ; j'ai fait à ce sujet un ordre du jour, et j'aurai l'honneur de vous instruire du résultat de cette communication. 

Je parle à Votre Excellence avec la plus grande franchise et d'après la con naissance exacte que j'ai de l'esprit du peuple. Le séjour qu'elle fera parmi nous pourra la fixer sur son caractère, qui malheureusement n'a jamais été assez connu ni observé. 

Le Président d'Haïti saisit cette occasion d'assurer à Son Exc. le gén. LA VAYSSE des sentiments de sa très-haute considération.

Signé : PETION


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